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Les
Mystifications
de
Caillot-Duval
Il a été tiré de cet ouvrage
TROIS CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES t
10 exemplaires sur papier du Japon (A à J).
5 exemplaires sur papier de Chine (K à 0).
10 exemplaires sur papier de Hollande (P à Y).
35o exemplaires sur alfa vergé (i à 35o).
Droits réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège
çt le Danemark.
COLLECTION UV BIBLIOPHILE PARISIEN
Les
Mystifications
de
Caillot-Duval
CHOIX de ses LETTRES
les PLUS AMUSANTES
avec les RÉPONSES de ses VICTLMES
NOUVELLE ÉDITION COMPLÈTEMENT REMANIEE
par
LORÉDAN LARCHEY
(^
PARIS
H. DARAGON, Libraire
>o, Rue Notre-Dame-de-Lorette, lo
1901
P(5
AYANT-PROPOS
Système de mystifications organisé par
Fortia de Pilfs et de Boisgelin sous le
pseudonyme Gaillot-Duval. — Défilé
comique de leurs victimes. — Dissimu-
lations de l'édition originale. — Pourquoi
il n'est donné ici qu'un choix des lettres.
— Gomment je fus à mon tour dupe d'une
mystification de Paul Lacroix. — Anec-
dote curieuse montrant que l'invention
était à ses yeux un mérite.
Les raffinés en bibliographie con-
naissent seuls Caillot-Duval, car sa
Correspondance philosophique (1) est
(1) Au xvm* siècle, philosophique se met-
tait à toutes sauces. Aujourd'hui, on dit
psychologique. Ici, comique serait le mot
juste, mais il n'est plus à la mode.
1
ÀVANT-PROPOS
une rareté. Un autre titre la recom-
mande à l'intérêt; — elle est vrai-
ment comique.
Le nom de Caillot-Duval est un
pseudonyme inventé par deux lieu-
tenants de qualité, MM, Fortia de
Piles et de Boisgelin,qui adoraient la
mystification, passe-temps fort goûté
en 1784, à Nancy, où ils tenaient gar-
nison. Dans un journal de cette ville,
ils avaient remarqué certaines pièces
dues aux loisirs d'un procureur
picard, et les lisaient avec l'àpre
jouissance qui fait souvent dévorer
d'un bout à l'autre les productions
les plus nulles. Ce procureur, nommé
Le Cat, était attaché au présidial
d'Abbeville ; ils envoyèrent à son
adresse une lettre de félicitations
ridicules.
Le Cat y fut pris. Sa joie de trou-
ver des admirateurs à cent cinquante
lieues l'empêche de voir ce qu'a de
suspect le désir d'entrer en relations.
11 s'abandonne aux délices d'un com-
merce aussi nouveau.
AVANT-PROPOS
Les mystificateurs eux-mêmes en
sont étonnés. Ce premier succès les
enhardit; ils étendent leur cercle
d'opérations, et ils s'attaquent à une
fille d'Opéra.
Pareil gibier a le nez plus fin. —
Le faux Caillot-Duval ne l'ignore
pas; il change de tactique; il ne
parle plus que d'argent.
Chambellan-factotum d'un prince
russe prêt à visiter Paris et trop bien
élevé pour s'y passer de maîtresse, il
veut ménager cette bonne fortune à
M'is Saulnier, jeune rat de seize ans
chaperonné par sa sœur qui évite de
la compromettre en supportant le
plus grand poids de la négociation.
Caillot-Duval ne lui paraît pas trop
digne de confiance, et cependant on
ne sait jamais La Russie est si
loin.... Elle tourne donc la chose en
plaisanterie, tout en traitant sérieu-
sement la question d'intérêt. Sans
mordre à l'hameçon, elle reste à por-
tée, et ne s'éloigne qu'au moment où
la ruse devient par trop grossière.
AVANT-PROPOS
Les autres correspondances sont
plus brèves, mais non moins récréa-
tives. C'est un tournoi de personna-
lités grotesques. Voici Soudé, le bot-
tier de la rue Dauphine, qui n'ose
s'avouer incapable de faire une paire
de bottes sans couture. Il préfère, le
vaniteux, alléguer que la clientèle de
la maison du Roi absorbe tout son
temps. — Voici respectable et dis-
crète personne dame de Launay,
entremetteuse de son métier, en la
rue Croix-des-Petits-Champs. Avec
les précautions requises par son
genre de commerce, elle accepte l'of-
fre de lancer deux nièces charmantes
de Caillot, et comme celui-ci, indigné
de voir qu'elle ne signe pas, l'invite
à prendre un nom en lair (1), comme
celui de Copernic, elle signe majes-
tueusement de Copernic, pour ne pas
(1) On voit que Caillot-Duval fait mar-
cher de front la mystifîcatiDn el le calem-
bour, mais on peut dire ici qu'il jette ses
perles aux pourceaux.
ÀVANT-PROPOS
déroger ! — Ce trait vaut un volume
sur le délire particulaire qui n'a
point cessé, hélas 1 de posséder les
humains.
Et M. de la Roche, gouverneur de
la ménagerie de Versailles, qui croit
railler son railleur en lui confiant
qu'en fait de génération, il se préoc-
cupe peu de l'artificiel t — Et le per-
ruquier Chaumont qui reçoit pour
bonne la commande de six toupets
destinés à protéger un crâne dénudé
par les passions ! — Et l'ornitholo-
gue Lheureux de Chanteloup qui
accueille sans rire la nouvelle de
Taccouplement d'une chouette et
d'un loriot ! — Et l'organiste Aubert
qui se croit obligé de certifier la vertu
de son épouse ! — Et le confiseur
Berthellemot qui défend l'innocuité
de ses bonbons d'amour soupçonnés
aphrodisiaques ! — Et le lieutenant
de police Urlon qui daigne faire
rechercher une jeune fille dont le
consciencieux Caillot envoie un si-
1.
AVANT-PROPOS
gnalement si complet que le genou
n'est pas omis ! — Et l'illuminé Lefort
qui semble avoir perdu la tête à force
d'enseigner hautbois, basson et flûte,
et qui se déclare prêt à donner leçon,
de par la permission divine !
On ne retrouvera pas ici toutes les
lettres conservées par la Correspon-
dance'philosophique . Caillot-Duval n'a-
buse pas tout le monde; il voit
quelques épîtres demeurer sans ré-
ponse ou lui attirer des répliques
fort sèches, l'invitant à ne plus
continuer. Si originale que soit sa
prose en ces jours de défaite, elle
n'est point à reproduire. Oii le mys-
tifié n'est pas, le mystificateur doit
disparaître.
Nous avons dit qu'il y avait deux
personnes en Caillot-Duval. — S'il
fallait en croire la majorité des trai-
tés bibliographiques, ce pseudonyme
cacherait M. Fortia de Piles seul.
Nous nous rangeons à l'avis de la
Biographie Michaudy qui lui adjoint
AVANT-PROPOS
un collaborateur, le ch^r de Boisgelin
de Kerdu. Tous deux étaient officiers
au régiment du Roi ; tous deux col-
laboraient, en cette même année
1785, — date de la plupart des let-
tres de Caillot-Duval, — à une autre
mystification par lettres contre le
mesmérisme (1). Enfin, n'oublions
pas qu'un cousin de Fortia de Piles,
le savant M'^ de Fortia d'Urban, fut
collaborateur de la Biographie Mi-
chaud ; au double titre de parent et
de contemporain, il n'eût pas man-
qué de rectifier toute erreur.
Nous ne ferons pas l'énumération
des ouvrages plus sérieux de MM. de
Fortia et de Boisgelin ; elle est lon-
gue et facile à trouver. On peut seu-
(1) Correspondance de M. M. (Mesmer)
sur les nouvelles découvertes du baquet
octogone, de l'homme baquet et du baquet
moral, recueillie et publiée par MM. de F.
(Fortia), J. (Journiac de Saint-Méard) et
B. (Boisgelin), Libourne et Parit, Prault,
i785, in-i2.
AVANT-PROPOS
lement faire observer qu'elle montre
l'étendue de leur savoir et de leur
esprit d'observation.
Si on excepte quelques pièces don-
nées au théâtre de Nancy, par M. de
Fortia, la Correspondance de Caillot-
Durai fut le premier ouvrage de nos
deux amis. Promu capitaine au 105«
régiment le 1®^ avril 1791, Boisgelin
émigra pour ne rentrer qu'en 1816,
retraité comme lieutenant- colonel.
Fortia ne paraît point avoir servi à
l'Etranger ; déjcà, en 1788, un Etat
particulier du régiment ne porte plus
son nom. Rentré à Paris le premier,
il réunit les textes de leur immense
mystification en un volume dont le
titre exact est au bas de cette page (1).
(1) Correspondance philosophique de Cail-
lot-Duval rédigée d'après les pièces origi-
nales, et publiée par une Société de littéra-
teurs lorrains, à Nancy et se trouve à Paris
chez les Marchands de Nouveautés. 1795
(in-8 de 236 pages, plus 12 pages de titre
et préfaces, avec cette épigraphe) : Ne vous
AVANT-PROPOS
La préface des éditeurs de rédition
originale est une mystification de
plus ; elle annonce la mort de Cail-
lot-Duval confiant, à son heure der-
nière, le soin d'éditer la fameuse cor-
respondance au citoyen Michel, bien
connu dans la république des lettres,
demeurant à Nancy, rue Saint-Dizier,
qui reste le dépositaire des originaux.
L'annonce du dépôt vaut celle de
la mort. Le seul Michel qui se soit
fait connaître n'habita jamais la rue
Saint-Dizier. Le fait nous a été ga-
ranti en 1864, par une lettre de son
fils, notaire à Nancy.
Le livre ne paraît pas non plus
avoir été imprimé en cette ville. Le
filigrane de son papier n'a jamais été
vu par M. L. Wiener, qui les connaît
tous, et M. Jules Favier, bibliothé-
caire de Nancy, ne voit pas le livre
étonnez point de voir les personnes simples
croire sans raisonnement. Pensées de Pas-
cal. Chap. VI.
10 AVÀNT-PROPOS
mentionné dans les publications lo-
cales du temps. En revanche, il a
retrouvé dans le Moniteur du 22 prai-
rial an 8j la curieuse lettre qu'on va
lire ; elle achève de montrer que le
livre s'est fait à Paris :
Au RÉDACTEUR,
J'ai toujours regardé, citoyens, le rire,
non seulement comme un des premiers
besoins de l'âme, mais encore comme le
garant le plus certain de la santé du corps.
Il entretient cet équilibre entre les facultés
morales et physiques, sans lequel l'homme
ne saurait être dans un juste aplomb, il est
une des premières causes de cette sérénité
dont la présence est indispensable au bon-
heur, et sans laquelle nous ne connaissons
ni le véritable contentement, ni le bon ap-
pétit, ces deux antidotes de tous les mal-
heurs de ce bas monde.
D'après ces principes, dont un peu de
réflexion achèvera de vous démontrer l'évi-
dence et la solidité, il est clair que tout
ouvrage qui inspire cette joie franche et
naturelle, première source et le plus sûr
aliment du rire, mérite non seulement notre
AVANT-PROPOS 11
reconnaissance, mais doit être indique aux
esprits mélancoliques comme d'habiles
médecins, et aux autres comme de pré-
cieux conservateurs.
Je crois donc rendre un véritable service
à vos nombreux lecteurs, en vous entrete-
nant aujourd'hui d'une brochure qui vient
de me tomber dans la main, et qui me
parait très éminemment mériter d'être
rangée dans cette classe.
Elle est intitulée : Correspondance philo-
sophique de Caillot-Duval et imprimée en
1795. Je m'étonnerais beaucoup qu'elle ne
soit pas plus connue, si je ne savais que
c'est un système depuis longtemps adopté
par les libraires d'étouffer de tout leur pou-
voir les ouvrages imprimés au compte des
auteurs.
Celui-ci est un recueil de 120 lettres écri-
tes sous le nom imaginaire de Gaillot-Duval,
par deux hommes de beaucoup d'esprit, à
beaucoup de gens très connus à Paris, qui
tous ont été la dupe de celte mystification,
et ont bonnement répondu à cet être
idéal
Il ne m'appartient point de décider du
mérite littéraire de ce petit ouvrage, mais
j'ose défier l'homme le plus atrabilaire d'en
lire quatre pages de suite sans rire aux
éclats, et cette gaité soutenue sans efforts,
sans prétention, sans boufonnerie, enfin
12 AVÀ.NT-PROPOS
sans mauvais goût, dans 232 pages, n'est
pas une chose commune ni sans mérite.
L'auteur de cette Correspondance a prouvé
dans des ouvrages plus importants (entr'au-
tres le Voyage de deux Français au nord de
l'Europe) qu'il avait des droits bien acquis
à l'estime publique : mais on peut dire qu'il
a rendu un véritable service à ses conci-
toyens, en publiant une brochure extrême-
ment amusante et dont je ne saurais trop
recommander la lecture à ceux qui pen-
sent, ainsi que moi, que trois heures pas-
sées dans l'accès de la plus aimable gaité
ne sont pas une chose indilTcrente au
bonheur de la vie,
La Correspondance philosophique de Cail-
lot-Duval se trouve chez Batillot père,
libraire, rue du Cimetière-Saint-André-des-
Arts, n« 15, qui la vend 2 fr., et franc de
port, 3 fr.
J'ai l'honneur d'être, etc.
G. D. L. R. (1).
Notre première édition n'avait fait
qu'un choix dans la Correspondance
(1) Le nom Grimod de la Reynière écrit
sur l'exemplaire deM. JulesFavier, est d'au-
tant plus certain que le célèbre gastronome
était le compère et l'ami des auteurs.
AV.OT-PROPOS 13
de Caiîlot'Duval ; il s'est réduit encore
ici de quatre lettres relatiA^ement in-
signifiantes et d'une cinquième oii la
mystification a été pour moi. Le fait
est assez amusant pour être exposé.
Une réponse de l'abbé Aubert, ré-
dacteur des Petites Affiches, à Caillot-
Duval, avait été reproduite par moi
en citant un feuilleton de Paul La-
croix (1) qui disait l'avoir retrouvée
dans le journal de l'abbé. La garan-
tie de son nom m'avait paru suffire.
Il s'est trouvé un chercheur très
sérieux, très scrupuleux, qui n'a pas
pris comme nous chat en poche, il a
voulu être bien sûr que cette réponse
de l'abbé était dans les Petites Affi-
ches; il a eu l'incroyable patience de
feuilleter le recueil, car la lettre
n'était pas datée. Comme il n'a rien
trouvé, il en a conclu que c'était une
invention et que j'avais eu tort d'a-
(1) Publié dans le journal Le Pays en date
du 6 mai 1855.
2
14 AVANT-PROPOS
voir confiance en Paul Lacroix. Ses
conclusions portent que : « M. Lar-
chey a fait preuve de légèreté là
comme dans quelques-uns de ses tra-
vaux ».
On n'écrase pas un moucheron avec
plus d'autorité. Que dirait mon juge
s'il lui restait assez de temps et de
courage pour examiner à la loupe ce
que j'ai noirci de papier depuis cin-
quante ans ! Du premier coup, il m'a
reporté aux notes trimestrielles du
collège de Metz oij, tout enfant, j'étais
déjà flétri de la même épithète.
Léger! je vois encore le mot en
vedette à la colonne des observations
particulières. Léger!... je ne com-
prenais pas trop ce que cela voulait
dire, mais l'œil attristé de mon père
m'avertissait que la chose était
grave, et je me sentais tout chagrin.
Il est temps de reconnaître aussi
que la légèreté ne fut pas moins dans
mon tempérament que l'amour de la
mystification dans celui de Lacroix.
AVANT-PROPOS 15
Je m'en aperçus trop tard lorsque
nous fûmes tous deux voisins de
couloir sur les hauteurs de la biblio-
thèque de l'Arsenal où nous nous
plaisions à deviser chaque matin, car
il était homme enjoué.
Je le vois encore, griffonnant
comme moi, le nez sur les petits car-
rés de papier qui constituaient sa
correspondance. Béret rabattu en
guise d'abat-jour, cache-nez à triple
tour et remontant comme une haute
cravate du Directoire sur un visage
plein, coloré, toujours rasé de frais,
avec des yeux dissimulés sous une
paire de lunettes miroitant entre
deux touffes de cheveux blancs
comme neige, minutieusement bou-
clés au petit fer Cl). Tel il m'apparut
(1) Quand Lacroix n'était point frisé au
saut du lit, il se cachait à tous les yeux,
car ses cheveux tombés alors à plat lui
donnaient un air de vieux jacobin sangui-
naire. Ils étaient naturellement gros et
raides ; c'est pourquoi sans doute ils ont si
16 AVANT -PROPOS
quelques jours après la publication
de mes Cahiers du capitaine Coignet.
Dès que j'entrouvris la porte, il raf-
fermit ses lunettes et croisa sur ses
genoux les pans de sa robe de cham-
bre, tandis que, perchés derrière lui
sur un bâton de cage à perroquet,
deux ouistitis, sentant le musc, sui-
vaient ses mouvements et buvaient
ses paroles avec l'attention la plus
vive :
— Ah ! mon cher ami, fit-il. Venez
que je vous fasse mon compliment.
Les cahiers de votre capitaine m'ont
empoigné littéralement... Pardon-
nez-moi^ mais je ne vous croyais pas
de cette force... Non, réellement, c'est
très fort.
— Fort comme la vérité. Mon in-
troduction vous a montré que je n'y
bien résisté toute sa vie aux brûlantes
morsures du fer chaud. Je tiens à consigner
ce détail pour les friseurs qui auraient pu
le citer comme un modèle unique au monde.
Il avait alors 75 ans et toutes ses dents.
AVANT-PROPOS 17
suis pour rien. J'ai fait mon métier
de blanchisseur, de metteur en lu-
mière, j'ai supprimé ça et là... mais
je n'ai rien ajouté.
Je vis les yeux de Lacroix briller
derrière ses lunettes, et il eut un rire
silencieux :
— A d'autres ! A d'autres!! mon
bon ami... Regardez-moi en face !...
Vous espérez me faire croire que
votre homme a réellement écrit cela.
— Si réellement qu'il l'avait fait
imprimer bien avant moi. Je n'ai fait
qu'acheter et revoir son manuscrit
original. Du reste, je vais immédiate-
ment le placer sous vos yeux.
Je sors et je reviens au bout d'une
minute.
— Voilà ! Regardez à votre aise !
Comparez l'original et l'imprimé...
Vous verrez beaucoup de mots en
moins. Pas un mot en plus... Vous
sentez bien que je ne me serais pas
donné le mal d'inventer un original
défectueux pour le blanchir.
2.
18 AVAJST-PROPOS
Pendant ce temps, Lacroix feuille-
tait à la diable, tapant du bout des
doigts sur les feuillets. Puis, il ferma
brusquement le manuscrit, et, me
regardant nez à nez :
— Quand vous voudrez, dit-il, je
connais une copiste qui vous en
fera autant...
Jamais, je ne vins à bout de lui
faire comprendre que je me mépri-
serais moi-même, si j'avais inventé.
Au contraire, l'invention était un
ragoût nécessaire pour lui comme
pour bien d'autres (on en pourrait
nommer d'illustres) aux j'eux des-
quels l'historien présentant la vérité
toute nue semblait un indigent trop
pauvre pour offrir une toilette.
D'excellentes communications
m'ont été faites. Leur mérite, leur
étendue, pour ne citer que celle de
M. le marquis de Boisgelin, dépas-
saient malheureusement l'exiguité
du cadre imposé. Avec une rectifica-
tion essentielle de M. R. Alexandre,
AVANT-PROPOS 19
parvenue indirectement, le fraternel
concours de MM. L. Blancard, Cha-
poutot, A. Chuquet, Couet, P. Cottin^
J. Favier, Hennet, Monval, E. Mulle,
Taphanel, a paré du moins à l'impossi-
bilité d'aller me renseigner sur place.
Je ne saurais trop leur témoigner de
gratitude.
Menton, 18 avril 1901.
L.L.
CORRESPONDANCE
Sous le masque d'un prince russe et d'un
chambellan à tout faire. Caillot-Duval
entre en négociations avec une danseuse
de l'Opéra.
A Mademoiselle Saulnier (1)
de r Opéra, à Paris.
Dresde, le 12 octobre 1785.
La haute réputation, mademoi-
selle, dont vous jouissez à si juste
(1) Plusieurs clés manuscrites mettent
Sainville. Mais cette année-là ni les sui-
vantes, le nom de Sainville ne figure
22 CORRESPONDANCE
titre, n'est pas bornée à la France
seule; elle a pénétré jusqu'aux glaces
du Nord : vous le croirez sans peine,
si vous vous rendez justice. Vos
talents supérieurs, vos grâces nobles
et piquantes subjugueroient le cœur
le plus insensible. J'en viens au fait,
mademoiselle : retenu dans une cour
d'Allemagne, je compte n'être à Paris
que dans le mois de janvier. Je ne
vous demande point de préférence
exclusive, mais simplement de me
recevoir avec bonté. J'ai l'amour-
propre de croire que lorsque j'aurai
l'avantage d'être connu de vous, mes
tendres sentimens vous arracheront
dans le personnel de l'Opéra. De plus, le
nom de Saulnier donne seul les sept points
qui suivent, dans l'original, l'initiale S, et il
a été relevé sur un exemplaire ayant ap-
partenu à M. de Fortia.
En croyant que l'initiale S... commençait
le nom de Sainville, Paul Lacroix aura
pensé à une autre danseuse du nom de
Siville qui n'émargeait pas plus de huit
cent livres, dans un rang bien inférieur.
CORRESPONDANCE 23
un aveu qui fera le bonheur de ma
vie.
Mon chambellan, qui est avec mes
équipages à Nancy, pour y attendre
la princesse mon épouse, qui doit y
passer l'hiver, vous fera parvenir
ma lettre.
(Cette première lettre non signée est in-
cluse dans la suivante qui contient les
explications complémentaires de Gaillot-
Duval) :
Nancy, le 1" novembre 1785.
Telle est, mademoiselle, la lettre
que Son Altesse m'ordonne de vous
faire passer : je ne vous l'envoie pas
en original, ses ordres portant ex-
pressément de la faire copier : elle a
les plus grands ménagemens à gar-
der jusqu'à son arrivée en France.
Monseigneur compte se fixer à Paris
jusqu'au mois de juillet ; de là rêve-
24 CORRESPONDANCE
nir à Plombières, où il rejoindra la
princesse son auguste épouse, dont
l'état ne lui permet pas de se rendre
à Paris, et qui passera l'hiver ici.
Je ne vous parle pas du personnel
de Son Altesse ; vous en jugerez : si
vous voulez me témoigner de la con-
fiance, je vous donnerai, avec fran-
chise, tous les détails que vous pour-
rez désirer. Je suis attaché au prince
depuis son enfance ; je l'ai vu naître,
et il n'a rien de caché pour moi ; je
vous dirai même que c'est à moi que
vous devez cette bonne fortune. J'ai
eu le plaisir de vous voir plusieurs
fois, il y a deux ans : quoique je ne
vous aye jamais parlé, je vous rap-
pellerai des circonstances qui vous
en feront ressouvenir.
Vous voudrez bien m'adresser votre
réponse ici, et y joindre celle pour le
prince, cachetée avec enveloppe. Il
ne veut se nommer que lorsqu'il con-
noîtra vos sentimens favorables ou
contraires ; il sent, ainsi que moi,
CORRESPONDANCE 25
que 'VOUS pourriez avoir des engage-
mens impossibles à rompre.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
Réponses de Saulnier cadette au prince
et de Saulnier aînée au chambellan ; la pre-
mière est incluse dans la seconde :
Paris, le 3 novembre 1785.
Monseigneur, je fais un effort sur
moi-même pour répondre à ce que
vous daignez me faire écrire : je suis
pénétrée d'un pareil honneur; la
lettre de ma sœur expliquera mieux
mes sentimens.
Monseigneur,
de votre altesse
la très-humble servante. — Saul-
nier cadette.
26 CORRESPONDANCE
Paris, le 3 novembre 1785.
L'état où se trouve ma sœur ne lui
permet pas d'écrire en ce moment.
Le dernier voyage qu'elle vient de
faire à Fontainebleau lui a causé des
fièvres violentes qui la retiennent
dans son lit ; elle a été seignée qua-
tres fois. Sans cela elle auroit l'hon-
neur de répondre au prince qu'elle
ne connoît pas encore, mais que les
choses flatteuses qu'il lui fait dire lui
font bien désirer de le connoître. Des
procédés si honnaites pourroientbien
faire naître dans son cœur des senti-
mens qu'elle n'a pas encore éprou-
vé (1). Nous espérons, M., de votre
(1) Une note de l'édition originale porte
ici que Saulnier cadette était entretenue par
le baron de Breteuil « qui aurait mieux fait
de s'en tenir à ce genre d'occupations que
de se charger de travaux ministériels au-
dessus de ses moyens ». Chargé du dépar-
tement de Paris et de la maison du Roi, il
avait alors passé la cinquantaine.
CORRESPONDANCE 27
bonté, ma sœur et moi, que vous ne
nous laisserez pas attendre avec im-
patience une réponse dans laquelle
sur-tout vous n'oublierez pas des cir-
constances que vous nous promettez :
nous vous prions, monsieur, de vou-
loir bien croire qu'on ne peut rien
ajouter aux sentimens de reconnois-
sance et de respect avec lesquels
nous avons l'honneur d'être vos très-
humbles servantes. — Saulnier
l'aînée.
A Mademoiselle Saulnier cadette.
Aperçu confidentiel des avantages qui
lui sont réservés du côté du prince.
Nancy, le 11 novembre 1785.
J'ai reçu, mademoiselle, votre let-
tre du 3, et celle de mademoiselle
votre sœur; j'ai fait partir sur-le-
CORRESPONDANCE
champ la vôtre pour Manheim, où le
prince doit être depuis avant-hier;
j'y ai joint une copie de celle de ma-
demoiselle votre sœur. Si son altesse
est satisfaite, comme je n'en doute
pas, de la célérité que vous avez
mise à lui répondre, elle sera bien
touchée de l'état fâcheux dans lequel
vous vous trouvez ; j'espère que vous
m'informerez exactement des suites
de votre maladie, qui ne peut être
produite que par la fatigue du voyage
de Fontainebleau ; et je compte que
votre première lettre m'apportera
des nouvelles satisfaisantes.
Je ne doute pas de recevoir sous
très peu de jours, une lettre du
prince pour vous ; mais en atten-
dant, voici les détails que je crois
pouvoir vous donner, d'après mes
conversations avec lui. Quoiqu'il soit
naturellement très-généreux, il se
trouve un peu gêné dans ce mo-
ment-ci, parce qu'il s'empresse de
liquider toutes les dettes que son
CORRESPONDANCE 29
père avoit contractées avec le roi de
Prusse, monarque aussi peu galant
que créancier exigeant. En consé-
quence, voici à peu près ce que je
crois pouvoir vous assurer qu'il fera
pour vous : j'aime mieux vous dire
moins que plus.
D'abord il veut une petite maison,
seule, s'il est possible (pour vous
s'entend), aux environs des boule-
vards ; il y mettra mille écus ; il la
garnira de six à huit mille francs de
meubles, habillera deux laquais et
un cocher, donnera une diligence et
deux chevaux, le tout de cinq à six
mille francs ; de plus vous aurez cin-
quante louis par mois, et votre mai-
son sera défrayée de tout. Je ne vous
parle pas des petits agréments, tels
que des loges aux spectacles, et des
cadeaux courans : voilà ce dont je
suis sûr. Je n'entre dans tous ces
détails qu'afin que vous sachiez sur
quoi compter : je sais que l'intérêt
n'est qu'une chose bien secondaire,
3.
30 CORRESPONDANCE
et que c'est le sentiment seul qui doit
décider de tout; je vous prie même
de me garderie secret, puisque j'agis
de mon chef, et à l'insçu du prince,
qui m'en sauroit peut-être mauvais
gré, vu que sa méthode est de cher-
cher à gagner et captiver les cœurs.
Lorsqu'il vous sera connu, vous
serez forcée de convenir qu'il a bien
réellement le sentiment épuré de
l'amour.
Faites-moi le plaisir de remettre à
mademoiselle votre sœur, la lettre
ci-jointe : la sienne est si joliment
écrite, que je n'ai pu m'empêcher de
lui en faire mon compliment ; j'en-
trevois qu'elle doit être fort aimable.
Vous avez oublié de cacheter votre
lettre pour le prince, comme je vous
l'avais recommandé ; souvenez-vous-
en pour la première qui contiendra
beaucoup de choses que je suis censé
ignorer.
J'ai l'honneur d'être, etc. — - Cail-
LOT-DUVAL,
CORRESPONDANCE 31
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
Détails intimes donnés et demandés par
Caillot-Duval. Saulnier aînée répond en fai-
sant le portrait de la sœur et la descrip-
tion de leur genre de vie.
(Incluse dans la précédente.)
Nancy, le 11 novembre 1785.
Je VOUS avoue, mademoiselle, que
votre lettre m'a enchanté, elle m'in-
spire le plus grand désir de faire
votre connoissance, et je suis per-
suadé que votre société ne peut
qu'être infiniment agréable. Que
j'aime à voir deux sœurs vivre en
aussi bonne intelligence! cela fait
l'éloge de vos cœurs. Comme vous
me semblez avoir toute la confiance
de votre aimable sœur, je vais m'ou-
vrir à vous sur certains points déli-
cats, auxquels j'espère que vous me
répondrez avec la même franchise.
J'ose me flatter que vous n'avez
32 CORRESPONDANCE
point pris de moi une idée défavo-
rable ; la démarche que je fais
aujourd'hui n*a pour principe que
l'amitié la plus pure, et la moins
susceptible de soupçons fâcheux. Soit
dit entre nous, je désirerois bien que
vous voulussiez me faire connoître le
caractère de mademoiselle votre
sœur ; quels sont ses goûts, le genre
de ses sociétés (article essentiel). Le
prince est la douceur et la bonté
même ; il est gai et ouvert : son
foible (il est bien pardonnable) est
de vouloir être aimé. C'est un modèle
de constance, du moment qu'on lui
plaît : il faut pour cela des atten-
tions soutenues, et lui témoigner un
attachement et une confiance sans
bornes. Pour vous en donner un
exemple, il a passé trois ans avec
une Française réfugiée, dont il a une
fille. Leur amour n'a été troublé que
par la mort de cette tendre et chère
amante, qui a rendu le dernier sou-
pir dans ses bras. Il s'est écoulé
CORRESPONDANCE 33
quatre ans depuis cette terrible catas-
trophe : il a pris sur ses revenus une
somme annuelle de 25.000 florins,
pour compléter 100.000, qu'il vient
de placer sur la tête de ce précieux
enfant, qui a à peine cinq ans. Son
mariage, qui s'est fait dans cet in-
tervalle, a calmé, pour un moment,
sa douleur : enfin, la raison est
venue à son secours, et, comme son
cœur a besoin d'aimer (son mariage
étast une affaire de convenance trop
ordinaire parmi ses pareils), je lui ai
parlé de mademoiselle votre sœur;
d'après le portrait que j'en ai fait, il
s'est décidé sur-le-champ. Sur-tout
n'oubliez pas les renseignemens que
je vous demande ; de plus, dites-moi
si vous habitez avec tous vos parents,
et si vous et votre sœur consentez à
les quitter; car l'intention de son
altesse est qu'il n'y ait que votre
sœur dans la maison qu'elle lui des-
tine : mais je me charge d'arranger
les choses pour que vous y habitiez
34 CORRESPONDANCE
aussi ; cela sera même plus conve-
nable pour elle, et plus agréable
pour vous.
N'oubliez pas de recommander à
votre sœur de m'envoyer la lettre
pour le prince, cachetée et sous en-
veloppe : elle peut s'expliquer en
toute confiance ; il suffira qu'elle
mette sur l'adresse : pour son altesse.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
Réponse.
Paris, le 15 novembre 1785.
Monsieur,
Je suis bien flatée de la bonne opi-
nion que vous voulez bien prendre
de moi : cela cependant ne me don-
nera point d'amour-propre, parce
que je suis bien éloignée de penser
CORRESPONDANCE 35
qu'il n'y ait que nos chevaliers fran-
çais de galans ; ce sont des compli-
mens auxquels on doit s'attendre
quand on écrit à un homme d'esprit.
Vous désirez de me connaître,
monsieur, en cela nos désirs sont
réciproques. Comment avez-vous pu
penser que peut-être nous aurions
sur votre comte des sentimens difîé-
rans de ceux que le rang que vous
occupez et les Idous offices que vous
voulez nous rendre doivent faire
naître dans nos cœurs?
Quelque soit le motif qui vous et
fait écrire ces lettres, n'importe c'est
un amour de roman qui me plairoit
assez^ mes en vérité vous été bien
repreansible de nous avoir tu le nom
du héros. Vous conaisez la curiosité
des femmes et vous n'avez pas encor
satisfet à la notre. Vous me deman-
dez une explicastion que ma sœur ne
pourra vous donner, il lui est impos-
sible de vous répondre car l'aplica-
tion quexigeroit une pareille répons»
36 CORRESPO>DA>XE
seroit dans le cas de lui donner la
fièvre, et vous ête trop honnaîte pour
ne pas vous contenter d'une pareille
raison.
Le portraits que vous faites de
votre aimable prince ne soroit man-
quer de plaire et je trouve dans le
caracter de ma sœur un peu d'analo-
gie avec le sien.
Elle est sans expérience parce
qu'elle est encor geune l'amitié
quelle a pour ses parens et son pen-
chand à rendre service son la base
de son cœur.
Concentrée dans le sin de sa fa-
mille ou elle se plait beaucoup, elle
ne voi point de sociétés ou le cœur et
l'esprit pourroient se dépraver {i)
(i) Sept ans plus tard, celte crainte
semble évanouie. On lit dans Almanaeh des
demoiselles de Paris pour 1792 ; « Saulnier,
rue Portefoin, n» 4. Peau douce, la gorge
moelleuse... Cette danseuse est vive, sans
façons, et met tous ses amis à l'aise. Pour
vingt-quatre heures, 300 livres ».
CORRESPONDANCE 37
avec des pareilles précaustions et une
semblable retenue les qualités du
cœur ne peuvent manquer de paroi-
tre à ses yeux bien plus estimable
que les avantages de la figure dont la
frivolité feroit le prinsipal ornement.
Comme il ne lui seroit pas difficile
de trouver les avantages qui s'ofrent
les premiers aux âmes intéressées
dans les conditions que vous impo-
sez, ausi ne seront pas les motifs qui
la détermineront mais plutaut l'idée
douce et flateuse d'être aimée d'une
personne que la naissance et des
brillantes quallitées élèvent au dess-
sus des autres hommes.
Quoique sa dépense soit grande la
première place (1) quelle occupe à
(1) Mademoiselle Saulnier figure sur l'état
des appointements des artistes de l'Opéra
en d785 au titre de premier sujet de la
danse. Elle n'avait alors que seize ans,
comme l'écrit sa sœur. Son rang et son
traitement étaient les mêmes que ceux de
la Guimard (appointements : trois mille
4
38 CORRESPONDANCE
l'opéra la met à l'abrit de ces varias-
tions de monter et de descendre.
Quand a la petite maison que le
prince désireroit quelle ocupat, avant
d'avoir reçu aucunes de vos lettres
on en avoit déjà loué une pour
3000 1. sur les boulvars et toutes les
commodités qui s'y trouvent ne lais-
seroient rien à désirer à son altesse.
Pour la voiture et les chevaux le
prince pourra reconnoitre cela d'une
autre manière parce que nous en
avons deux toutes neuves.
Comme nous sommes unies des
l'enfance rien ne soroit nous séparer,
nous n'avons qu'âne mer que nous
aimons tendrement, et deux frère
mes qui par leurs états présent ne
sont point dans le cas de recourir à
nous, voilà toutes notre famille et
notre suite et notre société ordiner.
livres, — gratification : deux mille 1., —
gratification extraordinaire : deux mille 1.
— Total : 7.000 1.) Elle habitait alors rue
de la Lune, vis à vis de Bonne Nouvelle.
CORRESPO?(DANCE 39
Coique ma sœur soit un peux
mieux actuelment et hor de danger
cepandant la maladie un peu longue
quelle a éprouvée l'a laissée dans
une grande foiblesse qui la met dans
l'imposibilité de rien faire qui exige
de l'attention sans nuir au rétablis-
sement de la santé c'est pourquoi M.
veullez bien agréer au prince ses re-
grets de ne pouvoir lui écrire et rece-
voir en même temps de ma part les
assurances etc. J'ai Thonneur d'ê-
tre etc. — S... rainée.
P. S. Dans la première lettre que
vous nous écrirez nous espérons sur-
tout que vous nous tirerez d'incerti-
tude en nous envoyant le non du
prince, san cela le romans devien-
droit froi et sans interes.
40 CORRESPONDA>(CE
A Mademoiselle Saulnier V aînée .
( Gain ot-D uval se formalise du doute que
laisse percer sa correspondante).
Nancy, le 17 novembre 1785.
Je reçois à l'instant, mademoiselle,
votre lettre du 15 : il m'est impos-
sible d'y répondre en détail aujour-
d'hui; je me bornerai à vous obser-
ver, que j'ai lieu d'être étonné de
quelques passages qu'elle contient,
qui tendent à faire croire que vous
regardez ceci comme un roman.
Croyez que vous êtes dans l'erreur :
rien n'est plus sérieux que tout ce
que je vous ai écrit, et je ne vous
cache pas que si le prince venoit à
être instruit de la manière dont vous
avez reçu ses offres, le dépit pourroit
les lui faire porter ailleurs où vous
pouvez croire qu'elles seroient reçues
avec empressement ; car je suis bien
aise de vous prévenir qu'il est loin
CORRESPONDANCE 41
d'être habitué à des refus : ses qua-
lités physiques et morales, le rang
qu'il tient dans le monde, sont des
motifs assez puissans pour qu'il ne
doive pas s'y attendre. Croyez que je
ne vous parle que pour votre bien,
et pour celui de votre sœur : j'attends
une réponse prompte et satisfai-
sante ; car, si le prince arrivoit, je
n'oserois lui montrer celle que je
viens de recevoir, et pour lors votre
silence seroit sûrement mal inter-
prêté ; si, contre mon attente, vous
tardiez plus de huit jours à me répon-
dre, je serois forcé de regarder votre
silence comme une rupture, et d'en
écrire au prince en conséquence ; je
prendrois ce parti-là à regret : mais
mon devoir m'en feroit une loi, et
vous êtes trop juste pour me blâmer.
Je suis, etc. — Gaillot-Duval.
4.
42 CORRESPONDANCE
Réponse.
Paris, le 20 novembre 1785.
Votre lettre du 17, monsieur, me
surprend beaucoup : comment avez
vous pu croire que nous regardions
comme un badinage des offre aussi
sérieuses que celles que vous nous
avez faites. Non, monsieur, je me
hâte de vous désabusé : croyez que
nous resentons vivement les obliga-
tions infinis que nous vous avons, et
que nous savons aprécié les avan-
tages qui doivent en résulté. Assurez
le prince de notre parfait estimes et
de notre profond respet. Je crois
pouvoir vous répondre au non de ma
sœur, (coique à son insu) quelle ne
tardera pas à resentir pour son
altesse un sentiment qui lui a été
inconnu jusqu'à présant : c'est de
quoi vous pouvez être persuadé ainsi
que de ceux avec léquels je suis,
monsieur votre, etc. — S... l'ainée.
CORRESPONDANCE 43
P. S. Songez que vous me devez
une réponse, ma lettre du 15 en
demande une pour plusieurs article :
oubliez les frases qui ont pu vous
paroître Touches, l'interprétastion
que vous leur avez doné est bien loin
de notre pensée, et nous meriterion
la rupture dont vous nous menacé si
nous avions pu adopté des idées
absurde et jose dire bien coupable
après de telles avance de la par d'un
prince ausi aimable et... ausi aimé...
le mot est lâché je ferme ma letre :
car je lefacerois.
A Mademoiselle Smilnier rainée.
(Gaillot-Duval révèle le nom du prince
Kabardinski et fait l'éloge de son tempéra-
ment. Réponse ironique avec défiance re-
naissante).
Nancy, le 24 novembre 1785.
J'ai reçu avec grand plaisir, made-
44 CORRESPONDANCE
moiselle, votre lettre du 20 : elle me
rassure pleinement sur mes craintes,
qui, dans le fond, étoient plus pour
vous que pour moi, puisque vous et
votre sœur y êtes les seules intéres-
sées.
Si je n'ai pu répondre sur-le-champ
à votre charmante lettre du 18 de ce
mois, c'est que vous paroissez désirer
vivement la connoissance d'une chose
sur laquelle le consentement de son
altesse étoit indispensable. Je lui ai
écrit sur-le-champ à Strasbourg où il
étoit dans le plus grand incognito,
pour le lui demander. Sa réponse me
laissant le maître, je crois pouvoir
compter assez sur votre discrétion,
pour vous apprendre que mon maître
est le prince Kabardinski, frère du
prince Héraclius (1), dont vous
savez que la Russie a recherché l'al-
(1) La grande et la petite Kabardie sont,
en effet, des pays du Caucase où le nom
d'Héraclius fut porté dans une famille prin-
cière. — V. Kabardinski à la Table.
CORRESPO:<DANCE 45
liance avec tant d'empressement. Sa
mère est une Française dont les
aventures sont un roman, que je me
ferai une fête de vous raconter cet
hiver au coin du feu. Sa femme lui a
apporté une dot immense, et l'assu-
rance d'une principauté en Allema-
gne, dont le possesseur actuel est
podagre et cacochyme. Il est vrai
qu'il n'hérite pas des états de son
frère, mais il lui a fait un sort indé-
pendant et très considérable. Votre
extrême franchise m'engage à ne
vous rien cacher. Le prince, avec un
très-beau physique, a les manières
un peu tartares. Que ce mot ne vous
effraye pas, il est d'un caractère
doux et bénin, et n'a pas plus de fiel
qu'un hanneton.
Je crois n'avoir pas besoin de vous
recommander le secret le plus absolu
sur tout ce que je vous écris, et
même vous m'obligeriez de brûler
mes lettres.
Ce que vous me mandez sur la
46 CORRESPONDANCE
maison que vous avez louée me fait
grand plaisir ; quant aux voitures et
aux chevaux, puisqu'ils vous sont
inutiles, son altesse, comme vous le
dites fort bien, retrouvera cela en
vaisselle ou en diamans.
Que votre union avec mademoi-
selle votre sœur mérite d'éloges ! elle
est faite pour donner la meilleure
idée de votre façon de penser. La
tendresse que vous avez pour ma-
dame votre chère mère est encore un
de ces beaux traits qui font d'autant
plus d'honneur au siècle qu'ils sont
plus rares. Quant à messieurs vos
frères, je suis bien trompé si je n'ai
pas entendu parler d'un monsieur
S du plus grand talent sur le
cistre. Si par hasard il est votre frère,
il pourra être utile à son altesse, qui
a le désir d'apprendre un instrument,
et que nous déciderons pour celui-là
qui en vaut bien un autre.
Je crois indispensable que le prince
trouve à son arrivée ici une lettre de
CORRESPONDANCE 47
mademoiselle votre sœur, bien détail-
lée ; j'espère que sa santé lui per-
mettra de l'écrire. Veuillez bien lui
présenter mes hommages, et lui re-
commander sur-tout de cacheter la
lettre pour le prince, et de l'adresser
sous mon couvert, toujours poste
restante ; il sera incognito jusques à
son arrivée dans la capitale.
Vous terminez votre aimable épître
par dire que si le nom du prince de-
meuroit inconnu, le roman seroit
froid : vous pouvez avoir raison,
mais je suis bien aise de vous dire
que le dénoûment sera très-chaud,
malgré la rigueur de la saison ; car
le prince est YTàimeui un payeur d'ar-
rérages (ne prenez pas en mal ce petit
badinage), et moi je soutiens brave-
ment l'honneur du pavillon (passez-
moi je vous prie cette bouffée de
tempérament).
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
48 CORRESPONDÀ>'CE
Répoiise.
Paris, le 28 novembre 1785.
J'ai reçu, monsieur, dimanche der-
nier, votre charmante lettre, que j'ai
lue trois ou quatre fois. En vérité, il
faut avouer que vous êtes un homme
consommé dans la galanterie, et qu'il
y auroit du danger à vous voir de
trop près ; mais je crois que l'on peut
s'amuser, sans que cela tire à consé-
quence.
Vous ne me croyez pas assez dé-
pourvue de sens commun pour me
persuader que l'istoire du Prince Ka-
bardinski ne soit une chimère.
Gomme j'ai un peu d'expérience, je
ne suis pas tout-à-fait crédule ; je ne
peux deviner le motif qui vous
anime, les gens d'esprit cherchent
toujours les occasions de faire des
complimens : si cela est vous avez
parfaitement réussi. J'ai cherchez
une journée entière le nom du prince
Kabardinski dans l'almanac, et je
CORRESPONDANCE 49
suis persuadée qu'il n'existe point de
prince de ce nom ni même un qui lui
ressemble, nom plus que celui de son
frère. Je fais la réflecsion que puis-
qu'il a un frère souverain, ce n'est
pas à lui à payer les dettes de son
père, au monarque aussi peu galant que
créancier exigeant.
Ma sœur voyant la plaisanterie,
vouloit m'empècher d'écrire, mais
moi qui suis enchantée de faire un
petit roman de toutes les jolies let-
tres que j'ai reçues, je comte que vos
lettre me serviront beaucoup quand
vous serez à Paris nous arengerons
cela ensemble, sans y oublier des
grand noms pour donner plus d'inté-
rest à la chose san-toutefois compro-
metre personne en un mot je suivrai
vos conseilles pour le roman tragi-
commique votre esprit, vos lumières,
votre stile coulant m'asurent du plus
grand succès pour notre livre (1).
(1) Saulnier aînée ne croyait pas &i bien
5
50 CORRESPONDANCE
J'ai peine a croire que le pays que
vous abitez vous et vu naître, il est
rare qu'en un climat si sombre il y
ait des personnes d'un mérite si dis-
tingué vous resenblez plutaut à un
chevalier français fidelle à sa patrie
et infîdelle à sa métraisce.
Il faut que son altesse croye ma
sœur bien étourdie de penser qu'elle
lui écrira sans avoir reçu de lettres
personnelle, quoiqu'elle n'ait que
seize ans, elle a la raison de quarante
elle ne me resenble pas elle ne veut pas
s'amiiser en idée. Pour moi qui cherche
à rire, je vous écris avec le plus
grand plaisir et san chercher à apro-
fondir vos raisons.
Je ne suis point au fait de l'istoire
de Russie voila pourquoi je ne sais
point ce que vous me dite.
Malgré que je sois un peu indis-
dire. Elle ne doute d'ailleurs que dans la
crainte du ridicule; son scepticisme n'est
pas complet.
CORRESPONDANCE 51
crette, je veux bien pour vous me
faire violence, mais j'ai toujours
envie de m'éclaircir. Ah ! c'est un
grand sacrifice que je vous fais de
me taire je vous pris cependant de
comter sur ma discrestion. Voici ce
que ma sœur dit pour le prince.
« L'on n'aime pas sans connoître,
il n'y a que des grandes qualités et
de grandes assurances, qui puissent
déterminer un cœur qui se méfie de
tout. Si le prince avoit les tendres
sentimens que l'on se force de me
faire croire, il m'en orait déjà donné
des preuves. Je ne lui en demande
qu'une bien petite encore^ c'est son
portrait que je désirerois avoir. Je
promet d'en garder le secret mes sur-
tout qu'il m'écrive lui-même. »
Il y a une chose qui paroit bien
extraordinaire, c'est que vous vous
serviez d'une main étranger pour
nous écrire : il me semble qu'en
pareil cas l'on ne s'en rapporte qu'à
soi même.
CORRESPONDANCE
La dernier frase de votre lettre a
fait rougir ma sœur. Moi, qui pense
toujours à notre livre, je suis bien
aise d'en voir le dénouement de tout
cesi.
Quand au trais un peu galant dont
vous termine votre lettre, j'y ajou-
teres que votre témoignage n'est pas
tout-à-fait recevable c'est à la seule
Venus à juger des prouesses de
Mars.
J'ai l'honneur d'être, etc. — S...,
l'aînée.
Deuxième lettre du -prince Kabardinski
à Mademoiselle Saulnier cadette.
(Incluse dans la suivante.)
Nancy, le 5 décembre 1785.
J'arrive dans cette ville, mademoi-
selle ; mon chambellan qui a toute
ma confiance, m'a parlé de vous
CORRESPONDANCE 53
d'une manière si avantageuse, que je
me rends à ses sollicitations pressan-
tes, malgré tous les ménagemens que
j'ai encore à garder : je prends sur
moi de vous écrire ; je vous confirme
tout ce que mon chambellan vous a
mandé; j'y ajouterai que, dans un
mois au plus tard, j'aurai le plaisir
d'admirer de plus près ces grâces
touchantes qui sont l'objet de toutes
mes pensées.
Depuis votre première lettre, vous
m'avez traité avec bien de la rigueur :
j'espère qu'elle va cesser et que d'ici
à mon départ, nous aurons une cor-
respondance suivie, qui sera le pré-
lude d'une liaison qui fera le bon-
heur de ma vie.
Le prince Kabardinski.
5.
54 CORRESPONDANCE
A Mademoiselle Saulnier Vaînée^ à
Paris
(Caillot s'étonne de nouveau des doutes
témoignés. Il insiste sur les qualités amou-
reuses de son prince et sur les siennes. La
plaisanterie devient forte. Toutefois, sa
correspondante ne clôt pas encore l'entre-
tien) .
Nancy, le 6 décembre 1785.
J'ai reçu, mademoiselle, votre let-
tre, que je n'ai pas eu besoin de re-
lire trois ou quatre fois, comme vous
avez fait de la mienne : je vous
avoue que je ne suis pas encore
revenu de l'étonnement qu'elle m'a
causé. Un autre que moi jetteroit feu
et flamme ; j'ai cependant un grand
motif de consolation; c'est que je
vois que vous avez gardé le plus pro-
fond secret, comme je vous l'avois
recommandé, car si vous en eussiez
ouvert la bouche à qui que ce soit, il
n'est personne qui ne vous eût appris
CORRESPONDANCE 55
ce que c'est que le prince Héraclius,
de l'existence duquel vous paroissez
douter: ce n'est pas dans les étrennes
mignones (1) que vous trouverez son
nom et celui du prince Kabardinski.
Toutes les gazettes ont assez retenti
et retentissent encore du nom du
frère aîné : il y a sans doute des
Russes à Paris ; parlez-leur-en, sans
entrer dans aucun détail, et vous
verrez ce qu'ils vous en diront. Quant
au pays dont vous doutez aussi, pre-
nez la peine d'ouvrir le tome cin-
quième de l'histoire naturelle de M. de
Buffon, et la page 20 (2) vous ins-
truira de ce que sont les peuples de
Kabardinski, et s'ils sont tant à dé-
daigner; selon cet auteur, et selon la
vérité, les habitans de cette contrée
sont les plus vigoureux hommes que
(1) C'est le titre du petit almanach pari-
sien où on avait cherché vainement.
(2) Kabardinski, nom de peuplade, édi-
tion de 1769.
56 CORRESPONDANCE
Ton connoisse : son altesse soutient
bien la réputation de son pays.
Il vous semble extraordinaire que
le prince paj^e les dettes de son père,
ayant un frère souverain; vous sau-
rez que comme le prince Héraclius
lui a fait un sort beaucoup plus con-
sidérable qu'il ne devoit l'espérer, il
est convenu, en revanche, de liqui-
der sur ses revenus une partie des
dettes contractées par leur père. Dans
deux ans, il sera tout-à-fait quitte ;
cela n'empêche pas qu'il ne soit puis-
samment riche, même dans ce mo-
ment-ci.
Je crois qu'il est fort heureux pour
votre sœur que vous n'ayez pas suivi
son conseil, en ne me répondant
pas.
Son altesse est ici depuis deux
jours ; je l'ai déterminée, avec bien
de la peine, à écrire à votre sœur, et
je joins ici sa lettre. Je n'ai pas osé
lui parler du portrait ; c'est une ma-
tière trop délicate pour ce moment-
CORRESPONDANCE 67
ci : d'ailleurs il eût peut-être voulu
voir la lettre où on le demandoit, et
s'il avoit lu celle que j'ai reçue de
vous, il ne seroit plus question de
rien, et il eût été impossible de le
ramener. Le prince, quoique doux et
complaisant, est fort haut et très
susceptible.
Vous faites une réflexion très-juste,
que j'ai tort de me servir d'une main
étrangère pour des choses de cette
nature; mais rassurez-vous : mon
secrétaire est si bète qu'il ne com-
prend pas un mot de ce qu'il écrit,
et de plus, je vous évite de lire mon
grifl'onnage, car je ne peins pas
bien.
Je suis fâché que la dernière
phrase de ma lettre ait présenté à
votre sœur des idées un peu crous-
tilleuses : j'éviterai de retomber dans
la même faute; mais je vous dirai,
entre nous, que, puisqu'elle n'aime
pas à s'amuser en idée, le prince est
bien son affaire, et l'amusera réelle-
58 CORRESPONDANCE
ment. Quant à moi, je vous assure
que je suis aussi pour les plaisirs
réels et palpables : je puis dire, en
toute vérité, que Vénus ne m'a ja-
mais pris pour Mars en carême.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
Réponse de Saulnier aînée,
Paris, 14 décembre 1785.
Je ne puis imaginer, monsieur,
que vous montrez de l'étonnement
de ce que j'ai lu trois fois ou quatre
fois une lettre charmante.
Tel est le charme des choses écri-
tes avec esprit lorsqu'on les a lues,
on veut les relire encore, mais mal-
gré cela il ne faut point que l'esprit
nous fasse donner dans l'illusion ;
insi les grâces et le slil séduisant de
vos lettres n'empêchera pas ma rai-
CORRESPONDANCE 59
son d'en aprécier les motifs, et d'en
peser les conséquences.
Il me paroit bien étrange qu'un
prince soit amoureux de ma sœur
qu'il n'a jamais vue. N'est-ce pas un
peu Domguichote et l'aveu le plus
flatteur en pareil cas doit il paroitre
sincère. Ah ! ceci à trop l'air de
quelque tour d'un chevalier françois,
pour que l'on puisse raisonnable-
ment y ajouter fois que voulez-vous!
l'on fait tant de ces petites méchan-
cetés à Paris qu'il faut bien que la
méfiance et la circonspection soit
notre sauve garde pour qu'on ne
fasse pas des risées sur notre comte.
De plus quelque crédule et quel-
que simple que je fusse, comment
vouderiez vous que je crusse ce que
vous suposez que votre sécraiter à
transcrit lui-même. En véritté, il
faudroit être bien complaisant pour
souxcrire à un pareil aveu. Non,
non, je n'en croi rien. Vous avez fait
une école en prenent ce biais pour
60 CORRESPO.NDA.NCE
répondre à robgection que je vous fis
de ce qu'en pareil cas vous vous ser-
viez d'une main étrangère. Je me
rappelle que dans une comédie mo-
derne, je lu : Mondieu que ces gens
d'esprit sont sot. Permettes moi de me
sersir de ce passage, et vous dire, moi :
hîon dieu que ces gens d'esprit sont
étourdis.
Vous me renvoyez aux gasetes et
aux journaux qui doivent m'instruire
du prince Kabardinski et du prince
son frère. Doi je m'imposer une
tache si dure que de les parcourir
tous. A la bonheur si ces gazetes et
ces journaux étoient écrites d'un stil
tel que celui de la ?^ouvelle Heloise !
De plus, la Crimée désolée tour à
tour par les armes des Turcs et des
Russes, prouveroit elle quelque cho-
se en faveur du héros phantastique
qu'il vous plairoit d'imaginer.
Avec tout votre esprit, monsieur
le romancier, vous avez fait une
école, et même je pourois en citer
CORRESPO'DANCE 61
plus d'une. La tête du roman alloit
bien, mais vous avez péchez par la
queue, et je vous laisse à penser si
je devois m'en appercevoir.
J'ai lu la lettre de son altesse, elle
n'est pas moins intéressante que la
votre, mais ma sœur ne peut y ré-
pondre actuelment. Elle n'est point à
Paris. Comme elle a été fort malade
elle est partie pour la campagne afin
d'y respirer un air plus salutere. Je
lui porterai la lettre, mais ce ne peut
être avant huit jours et je songe que
dans cet intervalle je peux encore
recevoir une lettre de vous. Je la lui
enverrais, mais elle ne se détermine-
roit point à répondre si je n'étois
présente, parce qu'elle présume qu'il
en doit être de votre prince Héra-
crius comme de celui de Cornail. Vous
entendez ce que cela veut dire. Je
lirai M. de Buffon, quoique je n'en
puisse pas saisir toutes les beautés.
Il n'est rien que je ne fasse pour
connoitre les peuples de Kabardinski.
6
62 CORRESPONDANCE
Je VOUS prie de dire au prince que
ma sœur est à trente lieue de Paris
ou elle reslera une quinzaine de
jours pour sa santé, elle sera sans
doutte bien flattée en recevant la
lettre.
Vous me marquez que vous venez
à Paris, je n'ai pu voir en quel
temps; vous avez mis le cachet sur la
datte et je l'ai ouverte de manier que
je n'ai pu la déchiffrer. Marquez-
nous S. V. P. quand vous revien-
drez, et ne douttez point de l'acueil
que vous avez droit d'attendre en
arrivant à Paris et des sentimens
avec lesquels, etc. — S... l'aînée.
A Mademoiselle S... rainée, à Paris
(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit
compromis par le silence de Saulnier
cadette. L'aînée le console en devinant un
logogriphe composé pendant sa disgrâce).
CORRESPONDANCE 63
Nancy, le 25 décembre 1785.
Votre lettre du 14, mademoiselle,
m'est parvenue il y a quelques jours;
je vous avoue qu'elle m'a causé le
plus grand étonnement par le ton de
plaisanterie qui y règne. La chose
d'elle-même étoit assez sérieuse, soit
par le personnage qu'elle mettoit en
jeu, soit par la sincérité des aveux
que renfermoient mes lettres. Le
silence obstiné de votre sœur m'a
forcé de montrer au prince votre
réponse, pour me soustraire aux
reproches dont il m'accabloit; il en
a été indigné, et, dans sa colère, il
m'a tenu à peu près ce langage (les
yeux hagards et l'écume sur les
lèvres) : Vous êtes bien osé, de
m'avoir compromis avec de pareilles
caillettes (c'est son mot favori) ; vous
mériteriez que je vous envoyasse à
Lodeorbarli (1) (c'est la prison d'Etat
(i) Nous laissons aux amateurs le soin
de deviner les anagrammes qui suivent;
64 CORRESPONDANCE
chez le prince, située près du Pont-
Euxin) ; je veux bien vous pardon-
ner en mémoire de vos services pas-
sés, mais vous serez un mois sans
manger à ma table, et jusques-là
vous vivrez de codelipons (nourriture
mal-saine) et de chartoufedit (boisson
exécrable). Voilà pourtant ce que
vous m'attirez, pour avoir voulu ren-
dre serv^ice à votre sœur; c'est une
leçon pour l'avenir. Il a terminé sa
brusque incartade par me dire qu'il
ne vouloit plus entendre parler de
vous, et qu'il se repentoit de s'être
reposé si long-temps sur des petites
perronelles (passez-moi le mot). J'ai
fait mon possible pour l'appaiser,
mais j'ai reconnu que le seul moyen,
s'il y en a un, est une lettre de votre
sœur, ou au moins de vous, adressée
à lui-même. 11 n'est pas mal inten-
tionné pour vous : son plus grand
mécontentement vient de votre sœur.
celui du 10 janvier est assez clair pour
donner une idée du reste.
CORRESPONDA>TE 65
Si VOUS ne pouvez vous déterminer
à écrire, votre sœur ni vous, au
moins apprenez-moi si, comme je
l'espère, vous m'avez gardé le secret
le plus inviolable. Je serois perdu, si
vous y aviez manqué. Vous voyez
que mon sort est entre vos mains :
mais je vous crois trop honnête pour
abuser de la confiance que j'ai eue
en vous. Je suis menacé, dans ce
cas, du supplice des courtousedilles ,
toujours suivi de la ruine du principe
générateur.
Je ne sais où vous avez pris que la
Crimée étoit désolée tour à tour par
les Russes et les Turcs : elle ne l'est
par personne. Ces climats sont pro-
tégés par la division du prince Bata-
nipet, qui est composée des trois régi-
mens des Pasteroipètes, Friscarpètes et
Sinimocupêtes : ce sont des troupes
superbes, faciles à entamer, mais
fort aisées à recruter.
Je dois entendre, selon vous, ce que
c'est que le prince de Co?wn7; j'avoue,
6.
66 CORRESPONDANCE
à ma honte, que c'est la première
fois que j'en entends parler. Si j'avois
affaire à une personne moins ins-
truite, je croirois qu'elle a voulu dire
Corneille; mais ce seroit vous faire
injure, que de vous croire capable
d'une erreur aussi grossière.
J'attends incessamment de vos
nouvelles, et je vous prie de me
croire, en attendant, etc. — Caillot
DUVAL.
P.-S. — Etant peu occupé dans ce
moment, je me suis permis un petit
logogryphe que je soumets à votre
jugement.
Je vaux plus de cinq sans ma queue.
Et ne vaux qu'un avec ma queue :
Entouré de blanc sans ma queue.
Cerné de noir avec ma queue.
Vous me chérissez sans ma queue,
Vous m'adorez avec ma queue.
Je suis en montre sans ma queue.
Et je me montre avec ma queue.
Ce seroit faire injure à votre péné-
tration que d'y joindre le mot : si Iç
CORRESPONDANCE 67
jeu VOUS plaît vous n'avez qu'à dire,
vous en recevrez un par tous les
courriers. Une personne aussi ins-
truite que vous connoît sans doute
les chiffres romains. Vous voyez que
je vous mets sur la voie.
Paris, le 28 décembre 1785.
Quelque disposée que je fusse à
continuer la correspondance sur le
ton de plaisanterie qui semble en
effet convenir à tout ceci, sependant
le tableau touchant et pathétique que
vous m'avez fait de la situation em-
barrassante où vous vous êtes trouvé
à l'abord du prince, m'engage de
vous répondre plus sérieusement. J'ai
en vérité beaucoup de peine du mau-
vais traitement que vous avez éprou-
vez de la par du prince. Quoi ! pour
68 CORRESPONDANCE
une bagatelle parler de prison d'Etat!
vous condamner pour un mois à ne
mangerqueducoû?e/î;}o«,etneboireque
du chartoufédu c'est en véritté av^oir un
caracter dur je vois bien qu'il ne fait
pas toujours bon de badiner avec les
princes tartares. San doute les fem-
mes de Karbardinki accoutumées à
la dépendance à l'égard des hommes
n'ont pas encor pris le soin de poli-
ser leurs manières grossières. Je vou-
drois bien être plus près de vous
pour tacher d'adoucir la rigueur du
procédé de son altesse car je pense
que lorsquon fait un repas aussi mai-
gre que celui auquelle le prince vous
acondanné il n'est pas possible alors
de parler d'amour bien haud. Je
me ferois un devoir de vous visi-
ter dans votre prison, je me charge-
roit de la fonction de votre maître
d'hôtel, votre table seroit servie sans
profusion mais avec délicatesse et le
vin de Champagne et de Bourgogne
tiendroientla place d'une boisson qui
CORRESPONDANCE 69
peut-être est d'usage lorsqu'on a be-
soin d'observer un régime. San doute,
la diette ne convient qu'aux amans
langoureux qui ne vivent que de sou-
pirs et meurent par métaphore mais
ce doit être autre chose pour vous
à qui des circonstances fâcheuses ne
sauroient en lever la gaité de votre
esprit et vous empechét de faire des
logogryphes (je vous previen que j'ai
deviné le votre sur le champ et vous
n'en serez pas surpris). Cet bien fait
avous de mêler du badinage par mi
les choses les plus graves. Vous mé-
rités d'être François et je vous soup-
çonne beaucoup de l'être.
Le courroux du prince m'a causé
véritablement de la peine mais c'est
pour vous que j'ai craint. Je lui passe
très-volontiers les termes dont il s'est
servi pour nous apostropher. On voit
bien quils se sent un peu de la ru-
desse du climat qu'il habite, mais,
quand il aurat séjourné quelque tems
à Paris en devenant un prince acconi-
70 CORRESPONDANCE
pli, il apprendra que les manières
honnaites et gracieuses dont on use
à l'égard des femmes rendent leur
commerce plus doux et plus agréa-
ble.
Adieu, pénitent agréable, vous
allez commencer votre ramadan, je
vous souhaite patience et bon cou-
rage, faites ensorte de venir au plu-
tôt participer aux amusemens de no-
tre carvaval.
J'ai l'honeur d'être, etc. — S...
rainée.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Cette fois, GaillotDuval, visiblement à
bout, va dépasser les bornes de la plaisan-
terie. Il devient trop grossier pour qu'on
puisse s'y tromper. La correspondance est
close).
Nancy; le 10 janvier 1786,
J'ai reçu, ma charmante amie,
CORRESPO>fDANCE 7l
votre aimable épître du 28; elle m'a
réconforté au point de faire hausser
mes actions à un degré que je ne
connaissois plus depuis ma disgrâce.
La nature, muette chez moi, s'est
fait entendre avec l'énergie de mes
premières années : hier encore, en-
tièrement occupé de vous pendant
mon sommeil, je me suis réveillé
nageant dans une mer de délices.
Non, je ne puis me persuader que
cet ordre mendiant, si connu par son
extérieur bizarre, ait jamais eu
d'aussi bonne fortune.
Ce qui a mis le comble à ma féli-
cité, c'est que son altesse a bien vou-
lu oublier mes torts, et me rendre
ses bonnes grâces au jour de l'an.
J'ai été admis à l'honneur du sai-
cebul ; c'est ce qui répond à la
faveur de baiser la main : mon ordi-
naire a été changé ; je mange à la
table du prince, et tous les jours
nous nous régalons de cagiipeles, c'est
son plat favori : il répond à cette
72 CORRESPONDANCE
espèce d'oubliés que vous appelez
plaisir des dames ; il faut toujours les
manger entiers, ou ils ne valent rien.
Vous savez mieux que personne
combien il est difficile de garder
long-temps intacts des objets aussi
délicats.
Il y a toute apparence que nous ne
serons à Paris que vers le milieu de
février : je me ferai un plaisir de me
rendre chez vous le plutôt possible ;
ma consolation, jusqu à ce moment,
sera de recevoir de vos chères let-
tres. Quant au prince^ il ne m'a plus
parlé de vous, et vous sentez que je
n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la
bouche ; car j'ai encore le gosier em-
pâté de ce vilain chartoufedu, et de
ces maudits codeîipons, qui ont pensé
m'étrangler.
Je m'attend ois à voir, dans votre
lettre,, le mot du logogryphe que je
vous ai envoyé : dès que vous l'avez
deviné, vous auriez dû me le man-
der; je vous en aurois envoyé un
CORRESPONDANCE 73
autre. Je travaille en ce genre, sans
prétention et avec facilité, je tourne
aussi fort bien les compliments de
bonne année et les envois d'étren-
ncs; ça été même l'origine de ma
fortune.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
II
A M. Le Cat, Procureur au présidial,
à Abbeville.
Caillot-Duval, débutant littéraire, de-
mande des conseils à Le Cat, qu'il admire.
Il lui offre l'examen d'un petit poème de
vingt-quatre chants pour commencer et
finit par lui faire espérer sa nomination
d'académicien à Saint-Pétersbourg par la
protection du Prince Kabardinski, auquel
Le Cat, plein d'espoir, adresse aussitôt une
Epitre en vers.
li
CORRESPO.XDA.NCE
Nancy, le 23 septembre 1783.
Le conte des Grelots, monsieur,
l'analyse des eaux de Fruges (1) et
nombre de chansons, d'épigrammes,
de logogryphes et d'amphj'gouris,
dont vous avez enrichi le journal lit-
téraire de Nancy, m'ont donné la
plus haute idée de vos talens, et
m'ont prouvé que les vers et la prose
vous étoient également familiers. Je
ne puis différer plus long-temps le
tribut d'éloges qui vous est dû, et
l'hommage de ma reconnaissance
pour le plaisir que vous m'avez fait
éprouver. Que l'auteur de ce journal
doit se trouver heureux d'avoir en
vous un collaborateur aussi éclairé
qu'infatigable!
Avec quelle douleur n'ai-je pas vu,
à la fin du quarante-unième volume
d'un ouvrage dont vous paroissez
faire le cas qu'il mérite {les Contem-
(1) Fruges (Pas-de-Calais), possède une
source d'eaux minérales.
CORRESPONDANCE 75
poraines), une violente sortie (1) con-
tre un opuscule de votre façon, que
j'ai trouvé rempli de ce véritable sel
attiqiie, si rare de nos jours ! Je veux
parler de ce logogryphe que vous
vous êtes permis, à si juste titre, sur
le nom de M. Rétif (de la Bretonne) :
je suis étonné que cet auteur ait ins-
piré assez d'intérêt pour qu'on ait pu
prendre ouvertement son parti.
Votre Voyage d'Elégie, inséré dans
le dernier journal de Nancy, ne m'a
point échappé : j'y ai reconnu ce
folâtre enjouement qui caractérise
toutes vos productions. Le nouveau
trait lancé contre M. Rétif m'a paru
piquant et ingénieux : j'ai été sur-
tout enchanté de la préface, par les
(1) Cette sortie venait précisément de
M. Fortia lui-même. On la trouvera dans le
volume indiqué, sous forme de lettre signée
de ses initiales et de sa qualité d'officier au
régiment du Roi. Datée du 8 octobre 1784 ;
elle malmène « l'indécence incroyable d'un
M. Lecat d'Abbeville et de son logogrife »,
76 CORRESPONDANCE
idées neuves et le sens moral qu'elle
présente.
Si vos occupations vous permet-
tent de me donner quelques mo-
mens, vos conseils ne pourront qu'ê-
tre du plus grand secours à un
jeune débutant dans la carrière des
lettres.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL-
P. S. Je vais mettre la dernière
main à un ouvrage sur lequel je serai
enchanté d'avoir votre opinion.
Réponse
Abbeville, le 2 octobre 1785.
Je suis bien sensible, monsieur, à
vos éloges; je vous prie d'en rece-
voir tous mes remercîments. Je sais
cependant assez m'apprécier, pour
être persuadé que je ne mérite point
CORRESPONDANCE 77
les choses flatteuses que vous m'écri-
vez. Je ne suis que médiocrement
lettré, et mon état qui prend presque
tout mon temps, m'ôte l'espoir d'ac-
quérir plus de talent.
Quoique les ouvrages de M. Rétif
me paroissent susceptibles de criti-
que, à bien des égards, j'ai peut-
être eu tort de lui déclarer la guerre.
« C'est un méchant métier que celui
de médire, »
Si vous cultivez les lettres, gar-
dez-vous bien, monsieur, de labou-
rer le champ ingrat de la satire ; elle
ne procure que des désagrémens.
Je verrai vos ouvrages avec plai-
sir, et vous dirai ce que j'en pense,
sans déguisement.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Le
Cat.
P. S. Vous voudrez bien, à l'ave-
nir, affranchir vos lettres.
78 CORRESPONDANCE
A M. Le Cat, à Abbeville
Nancy, le 25 octobre 1785.
C'est au retour, monsieur, d'un
petit voyage, que j'ai trouvé ici votre
lettre du 2 qui m'attendoit. Je suis
infiniment flatté de tout ce que vous
me dites d'obligeant ; je suis sur-
tout enchanté de voir unie aux ta-
lens, cette modestie d'auteur, si rare
aujourd'hui. Il seroit à désirer que
tous les littérateurs du siècle suivis-
sent un exemple aussi louable : nous
verrions disparoître ces pamphlets,
ces libelles injurieux, qui sont tou-
jours le fruit d'un amour-propre dé-
placé. Alors régneroit cette douce
harmonie, compagne du vrai mérite,
qui parsemeroit de roses la carrière
épineuse des lettres.
Vous trouverez peut-être que mon
style se ressent un peu des lieux com-
muns de rhétorique : je sens qu'il
CORRESPONDANCE 79
n*est pas encore assez formé ; vous
me rendrez un vrai service de me
dire ce que vous y aurez trouvé de
défectueux ! J'espère profiter de vos
observations judicieuses. Je suis dé-
solé de n'avoir pu mettre encore la
dernière main à un petit poëme en
vingt-quatre chants, que je soumet-
trai à votre censure ; le titre en est :
Amiisemens de la campagne (il faut
vous dire que je l'aime beaucoup).
J'y ai inséré tous les détails qui peu-
vent rendre ce tableau piquant; je
n'ai passé sous silence aucun des
jeux auxquels on s'y adonne; j'y ai
même fait entrer les échecs, le do-
mino et la dame polonaise, trois jeux
que vous savez être de la plus haute
antiquité. Si je ne craignois d'être
trop long, je vous transcrirois ici
l'épisode de la balançoire, dont j'ose
croire que vous ne seriez pas mécon-
tent, mais, réflexion faite, j'aime
mieux vous envoyer l'ouvrage en
entier, dès qu'il sera terminé. Je
80 CORRESPONDANCE
compte pouvoir le faire paroitre au
mois de mars.
Dans une ville où il y a une acadé-
mie, il semble qu'on devroit avoir
quelques nouveautés en littérature ;
mais depuis plusieurs mois on est
uniquement absorbé dans l'étude
d'une science qui a occupé tout
Paris, et sur laquelle je serois bien
curieux de connoître votre opinion ;
vous me feriez plaisir de m'en parler
un peu en détail, sur-tout du som-
nambulisme, qui me paroit être le
nec plus ultra de la science magné-
tique. Je ne vous en écrirai ouverte-
ment que quand vous m'aurez fait
part de votre façon de penser. Il a
paru ici, à ce sujet, un petit ouvrage
qui est devenu fort rare ; il est inti-
tulé : Correspondance de M. Mesmer (1) ;
si vous avez le désir de le connoître,
(1) Fortia et Boisgelin parlent ici de leur
propre publication (Voir notre avant-pro-
pos) et cherchent en Le Cat une recrue
pour leur petite guerre aux magnétiseurs.
CORRESPONDANCE 81
je m'arrangerai pour vous le faire
passer, franc de port, et dorénavant
j'en userai de même pour mes let-
tres : je conçois que les littérateurs
d'une certaine volée prennent leurs
précautions, car, sans cela, ils se-
roient inondés d'un fatras de lettres,
ce qui seroit aussi coûteux que désa-
gréable.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
A M. Le Cat, à Abbeville.
Nancy, le 24 novembre 1785.
L'état de dépérissement et de ma-
rasme dans lequel je me trouve,
monsieur, depuis 15 jours, m'oblige
de me servir d'une main étrangère
pour vous rappeler l'indulgence avec
laquelle vous avez bien voulu répon-
dre à ma lettre du 23 septembre : elle
82 CORRESPONDA>'CE
sembloit me promettre une corres-
pondance suivie : à quoi dois-je donc
attribuer le silence obstiné que vous
gardez avec moi ? Vos lettres eussent
fait le charme de ma solitude :
depuis mon arrivée dans cette ville
je vois infiniment peu de monde, et
absolument personne depuis trois se-
maines.
Mon poëme des Amuseînens de la
campagne est tout à fait fini ; je vais
l'envoyer à Paris, et je n'omettrai
rien pour que la partie typogra-
phique soit bien soignée. Il y aura
vingt-quatre gravures, une à chaque
chant, et de plus le frontispice. Vous
concevez que cet ouvrage m'entraîne
dans de grands frais : mais j'espère
en être dédommagé. Comme je ne
veux pas cependant que vous atten-
diez deux et peut-être trois mois à
avoir ce poëme, je vous en fais faire
une copie fsans préjudice de l'exem-
plaire que je vous destine), et je
comtpe qu'elle sera prête dans huit
CORRESPO.NDANCE 83
jours. Je pars pour Paris, si toutefois
ma foible santé me le permet. Mon
départ est fixé au 15 du mois pro-
chain ; et si, à cette époque, je n'ai
pas reçu de vos nouvelles, j'attribue-
rai votre silence à la multiplicité de
vos occupations, et je ne vous enver-
rai pas moins la copie de mon
poëme ; mais je me plais à croire que
vous ne voudrez pas me laisser plus
long temps dans l'inquiétude ; d'ail-
leurs je vous avoue que je serois fort
embarrassé pour vous faire passer
mon manuscrit; la poste est une voie
très-dispendieuse, et cependant si
vous ne m'en indiquez pas une autre,
je serai forcé de m'en servir, et dans
ce cas je crains bien que le plaisir
que vous éprouverez à me lire, ne
vous dédommage pas des frais.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
P. S. Si vous avez quelque répu-
gnance à suivre une correspondance
qui pourroit vous devenir fastidieuse,
84 CORRESPO.NDÂ.NCE
faites-moi la grâce de me le mar-
quer.
Vous connoissez sans doute le
poëme de l'harmonie imitative dont
M. Piis (1) vient de nous régaler : je
me suis permis une petite sortie sur
ce poëme, que je n'ai trouvé ni har-
monieux ni à imiter.
J'ose espérer que vous ne serez pas
fâché d'apprendre que Sa Majesté
l'Impératrice de toutes les Russies
vient de m'envoyer la patente de
membre de l'Académie impériale de
Pétersbourg.
Réponse,
Abbeville, le o décembre 1783.
V^otre dernière lettre, monsieur,
(1) Le 26 janvier suivant, Caillot-Duval se
décidait à tenter la correspondance avec
Piis, qui ne s'y laissa point prendre.
CORRESPONDANCE 85
me donne de vives inquiétudes sur
votre santé ; je hâte ma réponse pour
vous prier de m'en donner des nou-
velles, sans retard. Pour moi, j'allois
mieux ; mais la fièvre m'est revenue
depuis quelques jours. Dans cette
maudite saison, on a tant de peine à
se rétablir ! Je vous avouerai que vos
reproches m'en ont fait ; mais vous
avez vu, par ma dernière, combien
mes excuses ont été légitimes. Ce
sera toujours un vrai plaisir pour
moi que d'entretenir une correspon-
dance suivie avec vous, et vous pou-
V3Z compter que quand il y aura du
retard de ma part, ce ne sera jamais
qu'aux événemens imprévus et à la
multiplicité de mes occupations qu'il
faudra l'attribuer.
Je brûle d'envie d'avoir votre
poëme : vous voudrez bien faire
remettre le manuscrit que vous
me destinez à M. Marcotte, chez
M. Brouet, procureur au parlement,
rue Mazarine, à Paris : ce M. Mar-
8
86 CORRESPONDANCE
cotte a des occasions, toutes les
semaines, pour Abbeville.
Recevez, je vous prie, mes sincères
félicitations, sur la distinction flat-
teuse que l'Impératrice de Russie
vient de vous accorder : je ne doute
pas que votre poëme ne vous en pro-
cure, qui ne le seront pas moins.
Quoique je ne soye d'aucun corps
littéraire, et que je n'aye jamais fait
de démarches à ce sujet, je ne vous
dissimulerai pas que mon amour-
propre seroit agréablement cha-
touillé, si je devenois académicien.
Je ne connois point le poëme de
l'harmonie imitative, mais j'en ai
toujours mal auguré. M. de Piis n'est
rien moins que propre à ce genre,
bien différent de celui de briller dans
les vaudevilles. Ses petits opéras
offrent souvent des tableaux ingé-
nieux ; il met beaucoup de gaieté
dans ses ouvrages, mais on peut lui
reprocher des calembours, de mau-
vaises pointes, et quelquefois une
CORRESPONDANCE 87
gravelure trop forte. Il ne faudroit
pas moins qu'un Boileau pour nous
donner un bc>n poëme sur l'harmonie
imitative, et je ne doute pas que ce
ne soit avec raison que vous n'ayez
fait une sortie sur celui de M. de Piis.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Le
Cat.
A M. le Cat, à Ahheville.
Nanc5^ le 14 décembre 1785.
Je suis infiniment sensible, mon-
sieur, à l'intérêt que vous voulez
bien prendre à ma fâcheuse situa-
tion : il m'est encore impossible de
me rendre à Paris, comme je croyois
pouvoir le faire ; je ne puis m'occu-
per de choses sérieuses, et c'est ce
qui m'empêche de mettre la dernière
main à mon poëme : ce qui me reste
à faire seroit tout au plus l'ouvrage
88 CORRESPONDANCE
de quatre jours, si je me portois bien.
Je vais envoyer à Paris, et faire re-
mettre, à l'adresse que vous m'indi-
quez, la brochure sur le magnétisme,
dont je vous ai parlé : je vous fais le
sacrifice de mon exemplaire, car cet
ouvrage est devenu introuvable. Je
suis très-curieux de savoir ce que
vous penserez de cette bagatelle ; j'y
ai trouvé de l'esprit, de la gaieté et
des plaisanteries neuves ; le style en
est assez coulant, quoique concis; je
pense que vous ne serez pas non plus
mécontent de la partie typogra-
phique.
Je vous remercie des éloges flat-
teurs dont vous m'honorez : si vous
n'êtes membre d'aucun corps litté-
raire, c'est que vous n'avez fait
aucune démarche pour cela ; mais il
est une manière d'en faire, qui ne
peut offenser votre délicatesse, et
qui réussira probablement. Je n'avois
pas, à beaucoup près, autant de
titres littéraires que vous pourriez en
CORRESPONDANCE 89
rassembler : si vous voulez essayer
de ce que je vais vous dire, je suis
persuadé que nous serons liientôt
confrères. Je suis dans la plus grande
intimité avec le prince Kabardimki,
frère puîné du prince HéracUiis, que
vous connoissez sûrement de nom ;
c'est par son entremise que j'ai
obtenu le titre flatteur dont je viens
d'être décoré. Je puis compter assez
sur son amitié pour être sûr qu'il ne
refusera pas à mes sollicitations la
même grâce pour un homme de let-
tres présenté par moi ; en consé-
quence, je crois que, pour le disposer
en votre faveur, vous devriez m'a-
dresser, pour lui, une pièce de vers,
dont voici le texte, en partie. Le
prince est au mieux avec la Sémira-
mis du Nord ; sa femme, qui est une
Géorgienne, vient d'accoucher de
cinq enfants mâles, ce dont il n'y a
pas d'exemple (1) ; ils vivent tous. La
(1) Mademoiselle Saulnier n'aurait pas
8.
90 CORRESPONDANCE
mère seule a conservé un léger fré-
missement dans les muscles zigoma-
tiques, ce qui fait qu'elle a toujours
l'air de rire. Les cinq enfants ont
tous l'assurance d'une compagnie
dans les volontaires de Crimée :
voilà, si je ne me trompe, un cane-
vas assez étendu. La forme de l'épître
me paroît la plus convenable. Si vous
avez quelques épigrammes neuves et
fraîches, vous pourrez me les en-
voyer aussi : le prince aime beaucoup
ce genre-là.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
laissé passer les cinq enfants ; mais l'espoir
d'être académicien russe empêche Le Gat
de douter du prince remarqué par Cathe-
rine II. En mars 1829, la martiale élégance
dos Circassiens de Kabardah était encure re-
connue par le tome V d'un Dictionnaire
géographique universel (Paris, Rilian, in-8.)
Leurs femmes étaient non moins célèbres
par leur beauté. — V. Kabardinski, à la
table.
CORRESPONDANCE 91
Réponse.
Abbeville, le 28 décembre 1785.
Je n'ai reçu, Monsieur, que le 24
de ce mois votre lettre datée du 14 :
j'y vois avec peine que votre situa-
tion est toujours la même. Ménagez-
vous extrêmement, surtout ne vous
fatiguez point l'esprit par aucun tra-
vail littéraire. Le physique est telle-
ment lié au moral, que, quand
celui-là éprouve quelqu'affaissement,
il faut laisser celui-ci dans le plus
grand repos. Quels sont donc vos
maux et les remèdes que vous leur
opposez?
Le vif intérêt que je prends à vous
est le motif de ma curiosité ; j'ai été
autrefois si long-temps souffrant et
valétudinaire, que j'en suis presque
devenu médecin ; du moins ai-je fait
quelques études dans l'art de guérir.
Vous avez, je n'en doute pas, des
gens très-instruits qui vous dirigent.
92 CORRESPONDANCE
mais il pourroit se faire que mes
conseils vous fussent salutaires, et
vous savez « qu'un sot quelquefois
ouvre un avis important ».
J'attends donc votre réponse à ce
sujet sans retard. Comme je ne veux
point vous priver de votre brochure
sur le magnétisme, quand je l'aurai
reçue et lue, je vous la ferai repas-
ser, et même si votre voyage à Paris
est encore différé pour quelque
temps, je pourrai vous la remettre
moi-même, car je crois me rendre
dans cette capitale vers la fin du
Carême, et ce me seroit un bien
grand plaisir de vous y voir, et de
trouver cette occasion de resserrer
plus étroitement notre liaison, je
n'ose vous dire notre amitié.
J'adopte avec le plus grand em-
pressement le parti que vous m'offrez
pour parvenir à une confraternité
qui me seroit bien chère. Je sens
comme vous que pour cela il faut que
je rime en l'honneur du Prince, et
CORRESPONDAÎCCE 93
que l'épître en ce cas est l'ouvrage le
plus convenable ; mais je vous avoue-
rai que ce genre n'est pas le mien. Je
n'ai fait dans ma vie que deux
épîtres, encore sont- elles très-foibles;
vous en avez pu voir une dans le
journal de Nancy, adressée à M. l'in-
tendant d'Amiens : il est vrai qu'elle
y a parue très-défigurée, et avec des
fautes typographiques inexcusables.
L'auteur de ce journal paroit n'être
guère soigneux de corriger les épreu-
ves. Malgré mon inaptitude épisto-
laire, je vais faire mes efforts pour
tirer de mon cerveau quelque chose
qui ne soit pas tout à fait indigne
d'être présenté au prince, et ne tar-
derai pas à vous l'adresser ; en atten-
dant, je vous envoie quelques fruits
de mes loisirs, qui n'ont pas encore
paru, à l'exception, cependant, des
trois derniers morceaux, qui ont
été insérés dans V Année littéraire;
presque tous sont dans le genre épi-
grammatique. Vous jugerez s'il n'en
94 CORRESPONDANCE
trouve qui puissent être montrés au
prince. Je me recommande et m'en
rapporte à vous sur les moyens d'ob-
tenir son suffrage.
Je travaillois à une parodie en
vers de Méde'e, tragédie dans laquelle
il y aura beaucoup de caricatures sur
plusieurs autres tragédies, lorsque la
maladie que je viens d'essuyer, et
qui a mis un retard considérable
dans toutes mes affaires, m'a obligé
de renoncer pour quelque temps à
tout travail littéraire. — Recevez, je
vous prie, les vœux sincères que je
forme pour vous^ et soyez persuadé
que ce n'est point l'usage seul qui les
dicte, mais bien des sentiments plus
nobles et plus purs. — Je vous em-
brasse de tout mon cœur, et suis, etc.
— Le Cat.
CORRESPONDANCE 95
Abbeville, le 7 janvier 1786.
Monsieur, voici mon épître au
prince Kabardinski. J'aurois bien
désiré qu'elle fût plus digne de lui,
mais j'ai fait tout ce que j'ai pu.
Vous n'ignorez pas combien ce genre
est difficile, et combien il est rare d'y
obtenir des succès ; il ne faut que du
goût pour juger une épître, mais il
faut être poëte pour en faire de
bonnes, et c'est bien à cet égard que
l'on peut dire : « La critique est aisée
et l'art est difficile ».
Au surplus, j'ose espérer que vous
voudrez bien présenter au jDrince
mon foible essai ; muni de votre pas-
seport, peut-être sera-t-il accueilli, et
me procurera-t-il l'avantage de deve-
nir votre confrère. Je viens d'obtenir
l'assurance de la première place qui
vaquera à l'académie d'Amiens, et ce
seroit, lorsque j'en serois membre,
une grande satisfaction de pouvoir
96 CORRESPONDANCE
VOUS y introduire. Quand votre
poëme sur les Amusements de la cam-
pagne aura vu le jour, ce sera, je
crois, le vrai moment d'agir à ce
sujet : je vous indiquerai alors la
marche qu'il faudra suivre. — Je n'ai
pas encore reçu votre brochure sur le
magnétisme ; mandez-moi si vous
l'avez fait remettre à l'adresse que je
vous ai donnée, et sur-tout n'oubliez
pas de m'instruire de l'état de votre
santé. — J'ai l'honneur d'être, avec
le plus sincère attachement, etc. —
Le Cat.
Epitre
A SON ALTESSE LE PRINCE KABARDINSKI
Daigne, ô Kabardinski I daigne agréer,
[Ihommage
D'un riuicur sans éclat, mais vrai dans son
[langage
CORRESPONDANCE 97
Qui toujours méprisa le vil adulateur.
Et du vice insolent fut le persécuteur;
Qui préféra le pauvre, honnête en sa misère,
Vertueux citoyen, tendre époux et bon père.
Au grand enorgueilli ; qui voit l'infortuné
D'un œil indiflérent au malheur condamné ;
A cet épais Midas, qui, fier de ses richesses.
Ne prodigue son or qu'à d'infâmes maitres-
[ses ;
Au philosophe altier, dont le système affreux
Méconnoît tout, jusqu'à l'existence des
[dieux;
Au poëte sans mœurs, dont la muse fan-
[geuse
Ne trempe ses pinceaux que dans une eau
[bourbeuse ;
A ce magnétiseur qui veut, avec les doigts,
De Celse et de Galien surpasser les exploits ;
A cet auteur rongé des serpents de l'envie.
Qui respire la rage avec la jalousie.
S'il me falloit chanter ce peuple d'avortons,
Ma Muse briseroit aussitôt ses crayons.
Mais pour toi, prince aimable, alors que je
[te loue,
Minerve m'applaudit, la Vérité m'avoue.
Né d'antiques aïeux, frère d'Héraclius,
Mais bien plus grand encor par tes propres
[vertus,
Qu'il m'est doux de vanter ton nom et ta
[naissance.
Ta magnanimité, ta noble bienfaisance !
9
98 CORRESPONDANCE
Qu'il m'est doux, en l'offrant mon respect
[et mes vœux,
De pouvoir célébrer tes destins glorieux !
D'apprendre à l'univers que du Nord l'hé-
[roïne.
Que la Terreur du Turc, l'illustre Catherine,
Voit en Kabardinski son ami, son soutien,
Le père du soldat comme du citoyen.
Cette auguste amitié est un éloge insigne :
On ne peut l'obtenir à moins qu'on n'en
[soit digne.
Mais quand la Vérité dirige mon pinceau.
Quand le feu qui m'anime est pris à son
[flambeau.
Je vois, parmi les faits qui forment ton
[histoire.
Des faits que nos neveux pourront à peine
[croire.
Lorsque Clio dira, dans la suite des temps.
Que ton épouse un jour te donna cinq
[enfants.
Cinq mâles, pleins de vie, et que leur sou-
[veraine
Alors de chacun d'eux a fait un capitaine.
Quand, par un monument des peuples
[révéré.
Ce prodige inouï deviendra consacré.
En admirant un trait si rare et si fameux.
L'on marquera ta place au rang des demi-
[dieux.
Tu réaliseras tous les exploits d'Hercule.
CORRESPONDANCE 99
Puisse, dans l'avenir, ce trop foible opuscule
Prolonger sa durée, à l'abri de ton nom !
Puisse-t-il, avoué du dieu de l'Hclicon,
Près de loi reposer an temple de Mémoire 1
Un sort aussi flatteur suffîroit à ma gloire.
Le Cat, à Abbeville.
III ,
A Mme de Launcnj. rue Croix-des-
Petits-Champs, à Paris.
(Caillot-Duval propose deux nièces à
Mme de Launay (1). Celle-ci craint avant
tout la police. On le voit bien aux paquets
dont elle s'obstine à parler).
Nancy, le 4 novembre 1785.
Des circonstances particulières,
madame, viennent de m'amener deux
(1) Cette entremetteuse connue servait
de plastron aux libellistes. On en trouve
100 CORRESPONDANCE
nièces âgées de quinze et de dix-sept
ans. La première est tout à fait
des preuves dans les Mémoires de Bachau-
mont (1779, 31 décemDre ; 1787, 18 et
21 juillet.) La première est une annonce
simulée : « Maisons et appartements à louer.
Petit appartement au o* en siamoise, à
troquer contre un appartement au 1" en
damas de trois couleurs. S'adresser à Ma-
dame Sainte-Marie, ouvrière en tours de lit,
rue de la Nouvelle-Halle, ou chez Madame
de Launay, rue des Petits-Champs, où elle
travaille à la journée ».
La facétie est du genre banal, mais celle
du 18 juillet 1787 est méchante sinon ca-
lomnieuse. « On parle d'une réclamation
imprimée de Madame Kornmann contre le
mémoire fictif répandu en sa faveur, qu'on
attribue à M. Suard, et en conséquence il
court une autre facétie : c'est une lettre
non moins fictive d'une Madame de Lau-
nay, appareilleuse très renommée de cette
capitile, à ce membre de l'Académie fran-
çaise. On croit reconnaître, dans celle-ci,
la main du sieur de Beaumarchais qu'on
sait en vouloir à la mort à M. Suard et
d'ailleurs êire très lié avec la dame de
Launay. On assure même les avoir vus
ensenible, il n'y a pas longtemps. »
Les autres nouvelles données par les
CORRESPONDANCE 101
neuve : la seconde n'a eu qu'une fai-
blesse avec un capitaine de hussards
au service de l'empereur; cette pre-
mière inconduite lui a fait perdre la
tète et abandonner précipitamment
la maison paternelle ; elle a persuadé
à sa sœur de l'accompagner; celle ci
s'y est déterminée d'autant plus aisé-
ment qu'elle était fort gênée chez ses
parents, et que son coeur lui parloit
déjà assez haut. Quant à moi, que
différents événements ont forcé de
Mémoires montrent que la police finit par
s'en mêler. On le comprend en lisant la fin
de cette lettre simulée, adressée à l'acadé-
micien Suard :
— « Je vous offre, monsieur, de vous four-
nir dans le nombre des demoiselles qui sont
sous mes ordres, celle qui vous conviendra
le mieux. Vous en userez, gratis. Je sais
très bien qu'un académicien jetonnier n'est
pas dans le cas de faire beaucoup de libé-
ralités aux femmes. Je suis, etc. De Launay,
nie Cioix-des-Petits-Champs, au grand bal-
con. — Ce 14 juillet 1787.
— P. S. Il vient de m'arriver une jolie
Lyonnaise ».
9.
102 CORRESPONDANCE
quitter mon pays (Philisbourg en
Allemagne), je suis établi ici où
j'exerce, dans le plus grand in-
cognito, une profession qui m'est
assez lucrative. Soit dit entre nous,
j'ai la pratique de tout le parlement
et des principaux officiers du régi-
ment du Roi, tous riches seigneurs.
Cependant, je crois que les deux per-
sonnes dont je viens de vous parler
sont des morceaux trop friands pour
ce pays-ci, et qui ne seroient pas
payés leur valeur. Il faut vous dire
qu'elles sont d'une famille honnête,
et que l'on n'a rien négligé pour leur
éducation ; elles ont seulement un
peu de peine à parler le français. Ce
seroit le lot de deux princes alle-
mands ; je suis sûr qu'elle feront la
plus grande sensation dans la capi-
tale. Quoique sœurs, elles offriront à
côté l'une de l'autre le contraste le
plus piquant. La jeune est d'un blond
qui n'a rien de fade, la plus belle
peau (comme toutes les Allemandes),
COPRESPONDANCE 103
les yeux bleus, la plus jolie gorge
possible, et, ce qui vous étonnera
peut-être, un très joli pied; je crois
qu'elle pourroit faire une charmante
danseuse. L'autre est une superbe
femme : de grands yeux noirs, la
plus belle bouche ; et, ce qui est du
meilleur augure, la raie de mulet (1).
J'espère que par vos soins sa pre-
mière et unique faute sera réparée
de façon à ne laisser aucune trace.
Je n'entrerai pas dans d'autres dé-
tails. Vous en jugerez par vous-
même.
Je vous les enverrai comme à une
de mes amies ; elles ont à peu près
60 louis d'argent comptant et sont
assez bien nippées. Elles sont si
neuves qu'il faudra user de beau-
coup de ménagemens pour ne pas
les effaroucher. J'espère, madame,
(]) Raie de mulet se disait d'une nuque
fort garnie de cheveux, lorsque les der-
nières racines simulent une raie au-dessus
du dos.
104 CORRESPONDANCE
que notre correspondance n'en res-
tera pas là ; nous pouvons récipro-
quement nous être utiles. Je compte
sur votre discrétion, et j'attends vo-
tre réponse pour les faire partir.
Aussi bien ai-je trouvé une voiture
de renvoi; si votre intention est,
comme je le pense, qu'elles aillent à
Paris, vous voudrez bien leur rete-
nir, dans votre voisinage, un appar-
tement décent, de trois à quatre
louis par mois. — J'ai l'honneur
d'être, etc. — Caillot-Duval.
Réponse
Paris, le 11 novembre 1785.
Monsieur, si la marchandise que
vous ma nonce dans votre dairnier
letre est aussi bonne que vous le dite
vous pouvé les envoyé par la pre-
mier comodité je vous en débiterai.
CORRESPONDANCE 105
Sil i a quelque chosse dans nautre
ville qui vous soit agréable, je vous
prit de ne point mépargné.
A Madame de Launaijj rue Croix-des»
Petits-Champs, à Paris
Nancy, le 14 novembre 1785.
J'ai reçu, madame, une lettre de
Paris en date du II, que je soup-
çonne venir de vous ; on me mande
d'envoyer la marchandise que j'ai
annoncée ; mais comme cette lettre
n'est pas signée et que ce pourroit
être une supercherie, je ne crois pas
devoir m'y fier ; or, avant de faire
partir mes deux paquets, je désire
savoir vos intentions d'une manière
plus positive ; et puisque vous avez
de la répugnance à signer votre
nom, pour que je sache à quoi m'en
tenir, il faudra signer un nom en
106 CORRESPONDANCE
l'air, et qui ne soit pas commun,
comme, par exemple, Copernic ou
Ticho-Brahé.
Répondez-moi tout de suite, car
on me persécute ici, et j'ai peur
qu'on ne découvre le pot aux roses ;
vous savez à quoi je serois exposé et
vous connoissez les sollicitudes du
métier. J'en ai devant les jeux un
exemple terrible : c'est un malheu-
reux jeune homme d'une famille
honnête qui s'est promené hier dans
les rues de la ville, tenant en main
une bride d'un nouveau genre, ec
qui a essuyé le châtiment accoutumé,
au grand contentement de l'assem-
blée qui rit toujours à ces sortes
d'exécutions (1). Voilà les hommes :
ils nous trouvent très bons pour leur
être utiles, et ils nous abandonnent
dans l'adversité. Quelle injustice ! et
(i) Les entremetteuses étaient promenées
sur un âne, le visage tourné du côté de la
queue, qu'elles étaient obligées de tenir en
mains pour ne pas perdre l'équilibre.
CORRESPONDANCE 107
à combien de réflexions morales cela
ne porteroit-il pas ? Mais laissons ces
idées tristes : continuons à faire le
bien, à soulager l'humanité souf-
frante ; moquons-nous des sots et
prenons leur argent. — J'ai l'hon-
neur d'être, etc. — Caillot-Duvâl.
Réponse
Paris, le 21 novembre 1785,
Monsieur, vous ne devé poin douté
des deux paques que vous avé à
envoyet avec une laitre de votre part
que les deux paques me seront re-
mis, vous pouvé aitre persuadé que
je meteré toute mes atansion que je
les plaseré pas loin de ché mois, je
suis ennatandans votre réponse. —
Je Ihonneur d'aitre votre très hum-
ble. — De Copernic.
108 CORRESPONDANCE
IV
A M. Soudé, rue Dauphine^ à Paris
(Gaillot-Duval a parié cent louis que
M. Soudé lui ferait une botte sans coutu-
res. M. Soudé ne dit pas non, mais il
n'a pas le temps. On sent bien pourquoi).
Nancy, le 4 novembre 1785.
J'ai cru, monsieur, que dans une
affaire aussi importante que celle
dont il s'agit, je ne pouvois mieux
m'adresser qu'au phénix des bottiers
de la capitale. Je sais que vos ta-
lents supérieurs vous ont mérité
l'honneur de botter notre souverain
et son auguste moitié. Veuillez bien
me donner un éclaircissement sur
une chose qui, en intéressant beau-
coup ma bourse, intéresse aussi vo-
tre réputation. Un maître bottier de
cette ville vient de faire une paire de
bottes sans couture, qui a fait l'ad-
CORRESPONDANCE 109
miration de 'toute cette contrée. Il a
prétendu qu'aucun bottier de Paris
n'en ferait autant. Plusieurs officiers
de la garnison, surpris d'une décou-
verte aussi merveilleuse, au premier
abord, ont abondé dans son idée, et
ont offert de parier cent louis. Moi
qui suis persuadé que tout ce qui se
fait en province doit se faire à plus
forte raison à Paris, j'ai tenu les
cent louis sans hésiter : faites-moi le
plaisir de me mander si vous vous
croyez capable d'en faire autant ; si
vous l'êtes, comme je n'en doute pas,
et que mes adversaires ne s'en rap-
portent pas à votre lettre, je vous
écrirai pour lors de m*en faire une
paire ; et, pour couper court à tout,
si vous pouvez avoir une attestation
des syndics de votre corps qui assure
la chose possible, cela suffira. — Je
suis, etc. — Caillot-Duval,
10
110 C< .I;RESPONDA>CE
Réponse
Paris, le 9 novembre 1785.
Monsieur, c'est pour répondre à la
lettre que vous m'avez fait Thonneur
de m'écrire en date du 4 du courant.
Je pourrois bien vous faire des bot-
tes comme vous paroissez en dési-
rer, mais mes occupations sont si
multipliées dans cette saison que je
ne pourrois m'occuper de cet objet,
car j'ai à fournir toute la maison du
Roi. — J'ai l'honneur d'être. —
Soudé.
CORRESPONDANCE 111
A M. de la Roche (i). gouverneur de la
ménagerie, à Versailles.
Nancy, le 14 novembre 1785.
Les Douvelles expériences, mon-
sieur, qu'on a projetées sur la géné-
(1) M. de la Roche était un personnage
plus important que la suscription ne le ferait
supposer. On le verra par la seconde note
p. Mo. De plus il parait avoir été un ac-
teur de société des plus appréciés à la
Cour. Sa statuette fait partie d'une très
curieuse collection de biscuits conservés à
la manufacture de Sèvres et au Théâtre
Français où elle figurait en compagnie de
l'acteur Volange dans le rôle de Jeannot,
de Préville dans le rôle de Figaro, de Pois-
son dans celui de Crispin. La comédie de
société était en honneur à la Cour de
Louis XVI et peut avoir aidé à l'avance-
ment du capitaine nommé lieutenant-
colonel en 1780. Son titre de gouverneur
de la Ménagerie s'enjolive aussi de plu-
112 CORRESPONDANCE
ration artificielle, ne pouvoient être
confiées en de meilleures mains. Peu
de personnes doivent se flatter d'être
aussi intelligentes et aussi versées
que vous dans la connoissance des
animaux. C'est à ce titre que notre
auguste monarque s'est reposé sur
vous du soin de leur éducation, nu-
trition et conservation. Je viens,
d'après les principes de l'abbé ita-
lien (1) qui nous a démontré si clai-
rement la possibilité de procréer des
êtres par une injection de semence
conservée, de faire moi-même l'ex-
périence sur une chienne noire et
blanche, âgée de trois ans ; je ne crois
pas inutile d'observer qu'elle est
pleine d'intelligence, et d'une consti-
tution très-libidineuse. Je vous ferois
sieurs façons. De concierge, il n'en est plus
question ; on le qualifie Commandeur et
même Surintendant des basses Cours, On
va voir qu'il y avait peut-êire une survi-
vance dans ce cumul apparent.
(1) L'abbù Spallanzani.
CORRESPONDANCE 113
bien ici deux observations, mais je
passe rapidement à une troisième
que je crois plus intéressante. Je
vous prie de vouloir bien me mander
les procédés dont vous vous êtes ser-
vi, vu que les miens ont été insuffi-
sants. Quoique je n'aye pas l'hon-
neur de vous être connu, un de mes
amis m'a assuré que je pouvois m'a-
dresser à vous en toute confiance :
j'espère que vous ne désapprouverez
pas ma démarche, qui ne tend qu'au
progrès de la science. J'ai toujours
fait mon étude de l'histoire natu-
relle : la partie de la génération est
celle que j'ai le plus approfondie ;
j'ai même composé sur ce sujet un
petit ouvrage que j'ai envoyé à une
académie dont je suis membre, et je
n'attends que sa réponse pour le
rendre public : je vous en ferai pas-
ser un exemplaire si vous voulez
bien me le permettre. — J'ose croire
que vous voudrez bien me dire où en
sont vos opérations et si vous espé-
10.
114 CORRESPONDANCE
rez réussir. Avouez, monsieur, que
cela seroit bien commode pour faire
des enfants par lettre. Permettez-
moi cette petite saillie de gaieté et
pardonnez moi les petites incorrec-
tions de style qae vous pourrez trou-
ver dans cette lettre : je ne suis pas
encore bien familier avec la langue
française que je ne parle que depuis
un an. — j'ai l'honneur d'être, etc.
— Gaillot-Duval.
Réponse
Paris, le 24 novembre 1785.
Votre chère lettre du 14, mon-
sieur, m'a été envoyée de Versailles ;
j'étois venu ici pour lever une demi
aune de toile chez ma marchande,
au Palais RoyaL n*^ 40 (^1). Je ne con-
(1) M. de la Roche se livre ici à une facé-
tie autorisée par le genre de la communi-
CORRESPONDANCE 115
nois que par ouï-dire les expériences
dont vous me parlez : je les trouve
très curieuses ; mais je vous avoue
que j'ai peine à me persuader qu'el-
les soient réelles. J'ai approfondi
autant que personne tout ce qui a
quelque rapport à la génération ; et
dans ce genre-là j'ai toujours été
fort peu curieux de l'artificiel : ainsi
n'en parlons plus.
cation qui lui est faite. Sa marchande ven-
dait de l'amour comme on s'en doute.
VAlmanach des Demoiselles de Paris pour
1792 révèle le nom de deux locataires du
n° 40 : a Louisette, figure mignonne... un
bol de punch et 6 livres. — Saint-Pré,
minois piquant, bien faite, très petite,
fraîche, beaux yeux... o livres ». Si elles
n'étaient pas encore là en 1785, il est pro-
bable que le n° 40 avait déjà un personnel
du même genre.
Cette réponse m'avait d'abord fait craindre
quelque contre-mystification. Llle était faite
sur le ton facétieux, ne relevait point le
titre de gouverneur de la Ménagerie, et se
trouvait datée de Paris. Mon confrère de
Versailles, M. Taphanel, m'avait appris
116 CORRESPONDANCE
Je suis en effet plus à portée que
personne de faire des expériences
sur les animaux, ayant à ma dispo-
sition tous ceux qui composent la
ménagerie de notre auguste souve-
rain. Vous me faites naître l'idée de
m'en occuper. Dès que je serai de
retour dans mon gouvernement, je
mettrai la main à l'œuvre et ce sera
avec le plus grand plaisir que je
d'autre part que la Ménagerie de Versailles
n'avait qu'un concierge et (pas de gouver-
neur). Il est vrai que ce concierge avait été
M. De la Roche sous Louis XIV, mais on ne
trouvait pas trace de ses successeurs. J'en
étais là lorsqu'une recherche de M. Arthur
Chuquot aux Archives de la guerre dissipa
tous mes doutes. Un Simon Texier de la
Roche commanda en effet en 1778 les com-
pagnies de sous-officiers invalides déta-
chées à Versailles et à Marly-le-Roy ; on le
fit même lieutenant-colonel sur place le
30 septembre 1780, treize ans après son
entrée à l'ilùlel des Invalides comme lieu-
tenant (il avait eu un bras cassé à Min-
den). Le 2 mars 1791, il passa maréchal de
camp.
CORRESPONDANCE 117
VOUS communiquerai mes découver-
tes : ainsi n'en parlons plus et
croyez-moi, monsieur, votre dévoué
serviteur. — La Roche, chevalier de
Vordre royal et militaire de Saint-
Louis.
VI
A M. Le fort f rue Saint- Jean-de-
Beaiivais, à Paris
(Joueur de flûte et de hautbois, Caillot-
Duval demande à se perfectionner sous la
direction du professeur Lefort, qui ne re-
cule pas devant la perspective d'une leçon
d'une heure par jour pendant deux ans ; il
en paraît quelque peu illuminé).
Nancy, 27 novembre 4785.
Devant bientôt aller faire un petit
voyage dans la capitale, mon cher
monsieur, j'ai pris des
118 CORRESPONDANCE
ments sur les virtuoses dans les deux
instruments que je cultive. On m'a
assuré que vous aviez perfectionné
la flûte et le hautbois, et que le bas-
son prenoit sous vos doigts toutes les
inflexions de la voix humaine : je
vous avouerai franchement que je
ne connois aucunement ce dernier
instrument, et je ne croyois pas que
le pincé de l'anche pût s'accorder
avec le pincé de l'anche du haut-
bois, ou avec l'embouchure de la
flûte, que vous n'ignorez pas être
parfaitement opposée. J'en viens au
fait : je compte être à Paris au mois
de janvier, et j'y passerai au moins
deux ans. Je désirerois que vous me
donnassiez une heure dans la jour-
née, depuis neuf heures jusqu'à
midij à votre choix. Je ne suis pas
d'une très-grande force, mais je fais
bravement ma partie dans un con-
cert de province, et je donne hardi-
ment le ré sur le hautbois, et le sol
sur la flûte. Je ne vous en dirai pas
CORRESPONDANCE 119
davantage pour cette fois-ci : vous
saurez seulement que, n'ayant pas
l'avantage devons connoître, je m'a-
dresse à vous parce que des officiers
de la garnison, qui ont pris de vos
leçons, m'ont fait votre éloge.
J'attends votre réponse pour sa-
voir quelle est l'heure que vous pou-
vez me donner. Vous mettriez le
comble à mes vœux si votre plume
se permettoit quelques petits détails
concernant les principes que vous
avez adoptés, et votre méthode d'en-
seigner. Dès l'instant que j'aurai
reçu votre lettre, je vous manderai
oii je dois loger; ce sera, à vue de
pays, du côté de la rue du Paon. —
J'ai l'honneur d'être, etc. — Gail-
LOT-DUVAL.
120 CORRESPO>^DAKCE
Réponse
Paris, le 29 décembre 1785.
Des objets qui m'occupe et intéres-
seront l'uNiVERS au-delà de toute
attante, ayant forcés le retard de la
présente, permettez, mon cher mon-
sieur, qu'en attendant par Louis
SEIZE ou de Dieu toutes choses ! ainsi
quelles sont arrêtées dans les décrets
de cet ETRE incréé comme puissan-
tissime et juste dans toutes ses oppe-
rations faite par qui et comme il lui
plaît; permètez dije quen repondant
a l'honneur de la votre! je vous
donne avis que j'atens aussi votre
arrivez à Paris, pour et d'après ice-
lui, pouvoir prendre l'heure avec
vous, dans ceux que vous me don-
nez aussi honnêtement qu'utilement!
attendu qu'outre mon état et des
affaires personnels, je continues de
remplir une mission ! qui sera favo-
rable non seulement aux corps, mais
CORRESPONDANCE 121
aux AMES : dès que je seré informez
de votre arrivez sachant votre adres-
se à Paris et quand je pourrez me
rendre chez vous; comme le maitre
choisit et le maître de qui ne l'est
pas, faisant le mal à son semblable.
Quant à l'adoption de mes princi-
pes ainsi que ma méthode d'ensei-
gner, une seule réflexion pouvoit
vous mettre à lieu de voir que c'est
en opérant lors des leçons et ques-
tions (souvent très-nécessaires à
faire), que vous pourrez connoître!
si je suis le maître que vous désirez
trouver pour cette petite partie de
l'agréable ! comme je serés de celui
de celle du plus grand utile ; ce qui
me fait conclure qu'il est sage d'en
appeler à l'expérience; comme à
l'évidence.
Conséquemment et vu cet appel :
je n'ai plus rien pour le présent à
vous dire, sinon que je vous prie
comme étant aussi sensible que, re-
connoissant de faire mes remercie-
Il
122 CORRESPONDANCE
ments à ces messieurs (officiers de la
garnison), qui vous ont parlé de
moi, ainsi que vous me le rapportez
dans votre lettre ! le fesant tel^ je le
requier, et comme il convient, ce
sera obliger celui qui a l'honneur
d'être votre, etc. — Lefort, profes-
seur et maître de musique pour le haut-
bois, la flûte et le basson.
VII
A M. U Heureux de Chanteloup.
(Caillot-Duval annonce qu'une chouette
et un loriot accouplés lui ont donné une
pie et un moineau. Sans vouloir paraître
surpris, on lui répond vaguement.)
Nancy, le 13 décembre 1785.
L'excellent ouvrage que vous venez
de mettre au jour, monsieur, sur le
Serin et le Rossignol, m'engage à
CORRESPONDANCE 123
VOUS demander votre avis sur un
phénomène dont je viens d'être té-
moin. Fort amateur, dès l'enfance,
de tout ce qui concerne l'oisellerie,
j'ai voulu tenter quelques petites
expériences, qui sont, comme vous
savez, le seul moj^en de propager la
science : j'ai donc mis ensemble en
cage un loriot et une chouette ; à
mon grand étonnement, ces deux
oiseaux se sont accouplés : il en est
venu deux œufs qui, aj'ant été couvés
par la mère, ont produit, chose
étrange î l'un un moineau à gros bec,
et l'autre une pie. Le père, la mère et
les enfans se portent à merveille et
ne font qu'une même famille. Veuil-
lez bien m'expliquer un événement
aussi inattendu. Ne sachant point
votre adresse, j'envoie ma lettre à
M. Foiirnier, votre libraire, qui vous
la fera passer. — J'ai l'honneur
d'être, etc. — Caillot-Duval.
124 CORRESPO-NDAXCK
Réponse.
Paris, le 19 décembre 1785.
Je reçois, monsieur, votre lettre.
Le phénomène dont vous me parlez
est en effet très extraordinaire; mais
depuis que je me suis adonné à la
connoissance des oiseaux, j'ai été
témoin de tant de choses surprenan-
tes que je suis moins étonné qu'un
autre de tout ce qui peut arriver dans
ce genre. Obligez-moi de suivre exac-
tement cette expérience, et de m'en
écrire en détail : observez surtout si
les nouveaux nés ont des plumes de
couleur tranchante à l'aile gauche, et
si la pie fait plus de bruit aux appro-
ches du père qu'à celles de la mère :
dans ce dernier cas, j'ose vous assu-
rer à l'avance que vous ne la conser-
verez pas jusqu'au printemps. —
Mille remerchïients, monsieur, de la
confiance que vous voulez bien me
témoigner : elle me flatte beaucoup ;
CORRESPONDANCE 125
je vous prie d'agréer les expressions
de ma reconnoissance et de me croire
bien sincèrement votre, etc.
vm
A M. Chaumont, perruquier,
rue des Poulies, à Paris.
(Caillot-Duval lui confie que des mésa-
ventures amoureuses le forcent à comman-
der une perruque et six toupets. Mais
l'artiste prudent n'accepte que le septième
de la commande. Et encore! Pas d'argent,
pas de toupet!)
Nancy, le 13 décembre 1785.
C'est toujours avec une nouvelle
admiration, mon cher monsieur, que
je lis dans le Mercure, ce messager
des dieux, ces découvertes merveil-
leuses qui doivent immortaliser notre
siècle et l'élever au dessus de tous les
11.
126 CORRESPONDANCE
siècles à venir : quant aux futurs
vous me dispenserez d'en parler.
Pour vous dire donc ce dont il s'agit,
je vais entrer en matière, mais
nwtuSy motus, motissimus !
Je me vois forcé de vous avouer
que, dans ma dernière campagne,
j'ai passé quelques mois au quartier
dans un bourg où la toile étoit à
grand compte. Me trouvant un jour
chez une jolie marchande, j'ai voulu
en lever une demi-aune (i), mais ô
ciel ! je ne puis y penser sans frémir,
j'ai reçu... le dirai-je? un coup de
pied de Vénus, qui même (soit dit
entre nous), a rué en vache. Cette
cruelle atteinte a attaqué ma cheve-
lure, jusques dans les racines les
plus profondes; enfin, elle est tom-
bée : trop jeune encore pour prendre
perruque, je m'adresse à vous avec
confiance. Vos merveilleux toupets
(i) Caillot-Duval place ici la facétie que
lui avait écrite le 24 novembre M. de la
Roche.
CORRESPONDANCE 127
peuvent seuls me rendre ma gloire
première et mon premier état : veuil-
lez bien m'en préparer six, et me
prévenir quand ils seront faits.
Cependant je me détermine à pren-
dre, pour les dimanches, une per-
ruque à bourse ; mais il faut qu'elle
soit faite à Tair de mon visage ; et
pour vous donner les plus grandes
facilités, en voici la description ; j'ai
le front moins long que large, le nez
vraiment romain, les yeux vifs, fort
animés quand je suis en colère ; la
bouche vermeille, très ouverte quand
je crie bien fort ; les dents très blan-
ches, la mâchoire entière, à l'excep-
tion d'une molaire dont je me suis
séparé peu avant ma maladie. Cela
doit suffire à un homme aussi éclairé
que vous. — Ne me faites pas atten-
dre votre réponse, et adressez la moi
poste restante. — J'ai l'honneur
d'être, etc. — Caillot-Duval.
128 CORRESPONDANCE
Réponse.
Paris, 24 décembre 1785.
Monsieur, j'ai reçu la lettre que
vous m'avez fait l'honneur de m'é-
crire concernant le toupet que vous
me demandé ; je peut vous l'envoyer
tel que vous le désirez il ne s'agit
plus que de savoir si le prix vous
conviendret. — J'ai l'honneur de
vous prévenir auparavant de vous le
faire tenir que je ne peut pas le faire
à moins de 21 liv. y compris les
bâtons de pomade attractive qui est
de 3 liv. je vous observerai, mon-
sieur, que je fais payer ici à Paris
mes toupets 24 liv. et 30 liv. Je vous
envoie cy joînt un model de votre
front (1) que vous presenteray et que
vous decouperay à l'air de votre
visage dans votre goût envoyer la
(1) Ce modèle clait un morceau de papier
coupé en rond.
CORRESPONDANCE 129
couleur de vos cheveux, dire si vous
en avez face sur les tempes, et der-
rière, et autres observations, etc. Il
faut commencer par un toupet avant
d'en faire d'autre ne faisant point de
perruques étant beaucoup plus diffi-
ciles à réussir éloigné et sans aucune
mesure je vous prie de m'indiquer les
personnes qui me remettront l'ar-
gent, et à qui je remettrai en même
temps le toupet. — J'ai l'honneur
d'être, etc. — Chaum...
IX
A M. Aiibert, organiste à Nancy (1)
(Caillol-Duval lui demande des rensei-
gnements en termes si tendres pour Ma-
dame Aubert que le mari se croit obligé de
défendre sa vertu).
(1) Cette lettre avait été envoyée à Paris
pour être mise à ia poste.
130 CORRESPONDANCE
Paris, le 19 décembre 1785.
Un de mes proches, qui arrive de
Nanc}-, mon cher monsieur et bon
ami (passez-moi cette expression fa-
mihère, indice certain d'un cœur
sans fard), m'a raconté à son déguê-
tré (notez qu'il est venu par le co-
che), une petite aventure qui vous
est arrivée depuis peu ; elle vous fait
beaucoup d'honneur dans le public ;
mais je vous avoue qu'elle m'a paru
si plaisante que je voudrois en savoir
par vous même les détails. Je veux
parler de ce chevalier de Saint-Louis
qui est venu sans y être invité, par-
tager votre rùti, avec vous et ma-
dame votre épouse. Je crains bien
qu'elle ne m'ait oublié ; je ne me
rappelle jamais sans une douce émo-
tion, les petits repas que nous avons
pris ensemble sur le verd gazon ; là
couchés mollement sur des tapis de
verdure, le gazouillement des eaux
et le murmure des oiseaux nous rap-
CORRESPONDANCE 131
pelloient ces petites bucoliques du
poëte Mantouan, qui s'est immorta-
lisé par les beaux discours sentimen-
taux qu'il a mis dans la bouche de
TitjTe. Mais, hélas ! (et heureuse-
ment pour vous) nous étions encore
dans cet âge, où si le cœur parle, au
moins est-il dans l'impossibilité d'a-
gir.
J'ai passé le plus fort de ma jeu-
nesse, c'est-à-dire jusqu'à douze ans
à Nancy ; je me rappelle toujours
avec attendrissement ces lieux ché-
ris, où je n'ai connu que l'innocence,
où je me nourrissois des mets les
plus frugaux, si ce n'est pendant les
carnavaux, où je passois sans cesse
de régaux en régaux : enfin, fixé
dans la capitale, attaché indissolu-
blement à un corps respectable, je
profiterai de la première occasion
pour voler dans vos climats^ qui re-
tentissent si mélodieusement sous
les touches bruyantes, mais moel-
leuses, que vos doigts nerveux, mais
132 CORRESPO-NDANCE
souples, agitent d'une manière non
moins séduisante que relevée: je ne
vous en dirai pas davantage, ce sera
pour ma prochaine lettre. J'espère
que notre correspondance n'en res-
tera pas là.
Je compte que vous aurez la bonté
de m'éclaircir au plus tôt le fait
principal de cette lettre. J'ai fait un
pari que votre réponse décidera. —
J'ai l'honneur d'être avec attendris-
sement, mon cher monsieur et bon
ami, votre, etc. — Caillot-Duval.
Réponse
Nancy, le 24 décembre 1785.
J'ai reçu votre lette du 19, mon-
sieur^ et je suis étonné qu'un événe-
ment aussi simple ait pu se répan-
dre jusques dans la capitale; c'est
tout uniment un chevalier de l'ordre
CORRESPONDANCE
133
royal et militaire de Saint-Louis qui
est venu chez nous à l'heure du dîné,
et s'est mis à table avec nous (1). Je
le croyois invité par mon épouse, et
mon épouse le croyoit invité par
moi : ce n'a été qu'au moment de sa
sortie que nous avons pu nous expli-
quer, et que nous avons vu que nous
ne le connoissions ni l'un ni l'autre.
Quant à mon épouse, elle ne se sou-
vient pas du tout de vous, ni des
promenades que vous prétendez
avoir fait autrefois avec elle. Je ne
sais quel a été votre but en m'écri-
vant tous ces détails ; mais sa répu-
tation est trop bien établie pour
qu'on puisse rien croire de fâcheux
sur son compte, et si vous avez cru
me donner de la jalousie, vous vous
êtes trompé ; je vous prie, par la
(1) « Ce chevalier de Saint-Louis n'était
autre que M. Fortia de Pilles », (dit Pau
Lacroix dans le Pays du 6 mai 1855). Je le
cite sous toutes réserves; et pour cause.
Voir la fin de l'Avant-propos.
12
134 CORRESPONDANCE
suite, de me faire grâce de lettres
pareilles, vous obligerez celui qui a
l'honneur d'être, monsieur, votre,
etc. — AUBERT.
A M. Berlheleniot, confiseur, nie Vieille-
Boucherie, n^ 6, à Paris
(Conseils orthographiques, offre de poé-
sies inédites pour bonbons, craintes mani-
festées au sujet des bonbons à bijoux et
du bonbon d'amour. Le confiseur rassure
Caiilot-Duval et ne recule même pas devant
les tragédies de son portefeuille «c sucré ».
Le mot est heureux).
Nancy, le 11 janvier 1786.
Je ne vous cacherai pas, mon cher
monsieur, que l'art de la confiturerie
n'a jamais été porté si loin que de
nos jours. Les sublimes découvertes
CORRESPONDANXE 133
dont vous enrichissez sans cesse cette
partie si intéressante pour le palais,
m'engagent à vous faire part de l'ef-
fet qu'a produit votre prospectus au
cabinet littéraire de cette ville; mais
comme je me pique aussi de réussir
dans la partie littéraire de la sucrerie,
je vais me permettre, à ce sujet, quel-
ques réflexions que vous pardonne-
rez, à ce que j'espère, à un amateur
zélé de tout ce qui concerne le pas-
tillage, le papillotag-e (dont vous ne
parlez pas) et le marronage.
D'abord, je vous avouerai franche-
ment que je n'ai point l'honneur de
connoître le Minaiitore, mais seule-
ment le Minotaure et que le royaume
de Crète ne s'écrit point comme une
crête de coq. Dans les quatre bon-
bons de votre invention, le premier,
dites-vous, amusera sans offenser, et
divertira sans déplaire ; ce ne sera
pas là un grand miracle, et si le
bonbon est nouveau, au moins son
effet ne l'est-il pas ; car s'il offense
136 CORRESPONDANXE
OU déplaît, il n'amusera, ni ne diver-
tira.
Le bonbon d'Alger, qui rappellera
un souvenir qui peut tourner au
profit des malheureux, me feroit
croire que son produit est destiné au
soulagement des captifs ; si cela est,
je m'engage à en prendre jusqu'à la
concurrence de trois livres de France,
pour laquelle somme je compte en
avoir au moins deux livres, le sucre
étant fort diminué de prix depuis la
paix. Pour que ce paquet m'arrive
franc de port, vous pourrez le remet-
tre à mon bon et respectable ami
M. Barth, clerc de M. de la Reynière,
avocat, place Louis-Quinze : comme
nous avons un petit compte ensem-
ble, il se fera un véritable plaisir de
me faire cette légère avance. Vous
me rendriez un service essentiel d'a-
jouter à ce petit envoi un recueil de
vos devises, et une de vos pistaches
à la portugaise que vous prétendez
inimitables.
CORRESPONDANCE 137
J'avois envoyé à M. Duval, rue des
Lombards, un détail des différentes
pièces qui composent mon porte-
feuille sucré, telles que chansons,
madrigaux, ballades, triolets, ron-
deaux, sonnets, élégies, idylles,
stances, épigrammes ; le tout en six
langues. Je lui avois offert de plus
deux tragédies, partagées en soixante-
dix morceaux, et des airs de danses;
il a accepté le tout pour l'année pro-
chaine, ayant été, dit il, prévenu
trop tard pour celle-ci. Je vous avoue
que j'ai de la peine à croire que les
ouvrages, dans ce genre, de votre
homme de lettres assez connu, soient
comparables aux miens.
Votre idée de faire du Palais-Royal
la capitale de Paris est assez heu-
reuse : votre description du bonbon
d'amour me fait craindre que vous
n'y ayez inséré quelques ingrédiens
propres à augmenter une passion
déjà trop effrénée dans une jeunesse
fougueuse.
12.
138 CORRESPONDANCE
J'ai vu avec admiration jusqu'où
vous aviez poussé la confiturerie,
vous l'avez étendue jusqu'aux chaî-
nes d'or et aux bijoux; ils sont,
dites-vous, renfermés dans de jolies
surprises; j'ai été en effet très-sur-
pris de cette nouvelle branche de
commerce, inconnue jusqu'à ce jour
dans les ateliers de vos confrères,
dont le mécontentement éclatera tôt
ou tard, malgré le plaisir que ces
cadeaux font aux dames. Cette der-
nière phrase ne peut regarder que
des concubines et des prostituées, et
donneroit à penser que vous recevez
indistinctement toutes sortes de per-
sonnes.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Gail-
LOT-DUVAL.
CORRESPONDANCE 139
Réponse
Paris, 23 janvier 1786.
J'ai reçu, mon cher monsieur,
l'honneur de la vôtre du 11 janvier,
par laquelle je vois avec plaisir l'in-
térêt que vous prenez à l'art de la
confiturerie, qui de tout temps a été
portée au degré qu'elle exige ; mais
comme le palais augmente journelle-
ment de délicatesse, il est difficile
d'enrichir cette partie au gré des
amateurs.
Indistinctement me rappelez-vous
l'effet qu'a produit mon prospectus
au cabinet littéraire de votre ville
j'ai tout lieu d'en être convaincu par
la demande extraordinaire que vous
me faites des objets y rappelés.
Je me permets un moment d'en-
tretien sur les réflections obligeantes
de votre zèle à retourner le pastil-
lage, le papillotage et le marronage,
que j*ai effectivement omis vu que
j 40 CORRESPONDANCE
celte partie est trop commune pour
en faire un préambule.
Je ne m'étendrai point sur la dé-
cision du minotaure, qui à ce qui me
paroît vous est plus connu que le
minautore, je remet cette décision
aux hommes de lettres ainsi que
celle du royaume de Crète ; je me
bornerai seulement à vous satisfaire
sur la délicatesse des objets que j'an-
nonce en détruisant sans réflections
vos soupçons sur mes quatre bon-
bons dont vous me parlez.
Le premier (ditte vous) n'amuse ni
ne diverti, je le croit en effet pour de
certaines personnes, mais du moins
ne dégout-il point ceux qui en font
usage.
Le second paroit vous être douteux
à rappeller un souvenir au profit des
malheureux captifs ; si cela est (dite
VOUS; vous vous engagerez formelle-
ment à en prendre jusqu'à la concur-
rence de 3 liv. de France ; il paroit,
mon cher monsieur, que vous êtes
CORRESPONDANCE 141
disposé à en rappeller un souvenir à
tous vos amis, car pour le prix je
pourrai vous en céder jusqu'à la con-
currence d'une demi-livre.
Vous me demandez un recueille de
mes devises ainsy que de mes pista-
ches portugaises que j'ai annoncées
inimitable jusqua présent non par la
forme, mais par la délicatesse, j'au-
rai soin de contenter vos désirs au
moment du tirage de l'imprimeur.
J'espère que réciproquement vous
voudrez bien me faire part des objets
composant votre porte-feuille sucré,
et surtout des deux tragédies parta-
gées en soixante et dix morceaux,
étant amateur d'en rapprocher le
succès.
Nayez, s'il vous plait, aucune
crainte sur mon bonbon d'amour, ce
qui est renfermé naugmente nulle-
ment ni ne diminue la passion de la
jeunesse, sa composition est aussi
naturelle que sa forme.
Il paroit que vous avez été surpris
142 CORRESPONDANCE
sur la nouvelle branche de commerce
d'étendre la confiturerie jusqu'aux
chaînes de montres et bijoux d'or,
inconnue, dites-vous, dans les atte-
liers de mes confrères; je ne connois
aucun de mes confrères qui ait des
atteliers ; mais revenons à votre éton-
nement, cela r,e doit pas vous paroi-
tre plus extraordinaire que le genre
dun homme de lettre qui forme ses
réflections sur des objets qui lui sont
inconnus.
Enfin, pour répondre à votre der-
nière phrase, vous ne devez point
trouver ridicule que dans un magazin
il y entre indistinctement toutes
espèces de personnes sans que le
marchand soit exposé au moindre
soupçon, ainsy je me crois à l'abri
de tout reproches à cet égard, voila
mon cher monsieur à ce que jespère,
de quoi contenter le désir de vos
réflections pour ce moment, moffrant
à vous satisfaire dans tous vos désirs
avenir ayant l'honneur d'être très-
parfaitement. — Berthel
CORRESPONDxiNCE 143
XI
A M. Urbon, lieutenant-général de
police, à Nancy
(Caillot-Duval, travesti en père éploré, le
prie de faire chercher sa fille, enlevée par
un hussard. Le magistrat fait honneur à la
requête sans se dissimuler sa bouffonne-
rie. C'est un mystifié du devoir).
Paris, le 15 janvier 1786.
Ah ! mon cher monsieur, vous
connoissez la force des sentimens
paternels, jugez de ma douleur : j'ai
perdu le soutien de ma vieillesse, ce
fruit du plus tendre amour ; ma fille,
en un mot, dégénérant de la vertu
de ses pères, s'est laissée prendre
aux grossières amorces d'un ensei-
gne de hussards de l'électeur pala-
tin. Ce malheureux jeune homme,
n'écoutant qu'une aveugle passion, a
ravi cette fleur précieuse qui, une
144 CORRESPONDANCE
fois partie, ne revient plus ; cet in-
fâme, au mépris de ses sermens,
vient de l'abandonner : j'en ai la
preuve et je crois qu'elle s'est réfu-
giée dans votre ville. Veuillez bien,
par vos recherches, rendre la vie à
un père infortuné : je sens... je sens
que j'ai des entrailles de père;
qu'elle revienne à moi, je lui par-
donne. Enfin, mon cher monsieur,
je compte sur vos soins ; vos yeux
d'Argus auront bientôt pénétré le
m3'stère, et porteront dans mon àme
un baume consolateur.
Pour rendre vos recherches plus
faciles, voici le signalement de ma
chère fille : elle est plutôt brune que
blonde, les sourcils presque noirs,
les yeux grands et bien fendus, le
nez retroussé, la bouche petite, les
dents blanches et le menton pointu ;
les joues vermeilles, la main potelée,
le bras dodu, la gorge bien placée,
une taille de nymphe, le pied chi-
nois, le genou très droit, chose que
CORRESPON DA>'CE 1 4o
VOUS savez être très rare dans une
femme. J'ai de fortes raisons de
croire qu'elle est chez quelque mar-
chande de modes et qu'elle a changé
de nom.
Je me repose entièrement sur vous,
qui êtes ma seule espérance, le vrai
consolateur de la veuve et de l'or-
phelin, et la fleur des lieutenans-
généraux de police de notre hémi-
sphère.
Recevez, mon cher monsieur, les
assurances des sentiments avec les-
quels j'ai l'honneur d'être, etc. —
Caillot-Duval.
Réponse
Nancy, le 29 janvier 1786.
Malgré le style, j'ose dire comique,
de votre lettre, monsieur, j'ai fait
toutes les recherches qu'il m'a été
13
146 CORRESPONDANCE
possible pour tâcher de découvrir si
mademoiselle votre fille s'étoit réfu-
giée dans notre ville; je crois pou-
voir vous assurer que non : au moins
est-il sûr qu'elle n'est chez aucune
marchande de modes, où je n'ai
trouvé personne qui ressemblât au
portrait que vous m'en faites. Peut-
être n'aura-t-elle fait que passer ici,
et sera-t-elle allée plus loin, à Stras-
bourg, par exemple, qui, étant une
fort grande ville, peut lui donner
plus de facilités pour se tenir cachée.
Je suis très-fàché, monsieur, de n'a-
voir pas de nouvelles plus satisfai-
santes à vous donner ; croyez que je
n'ai pas épargné mes soins et mes
peines.
J'ai l'honneur d'être très-parfaite-
ment, monsieur, votre, etc. —
Urlon.
CORRESPONDANCE 147
XII
A Mossy, imprimeur-libraire,
à Marseille.
(Oûre d'un poème de vingt feuilles in-
octavo : La Conquête de la Basse-Egypte, en
attendant un second volume sur la Conquête
de la Haute. Mossy, accepte cette « marque
d'affection », comme imprimeur bien en-
tendu).
Nancy, le 26 octobre 1786.
Ah! mon cher monsieur, que de
regrets nous donne tous les jours le
changement qu'a éprouvé la rédac-
tion du journal de Marseille ! Depuis
que vous l'avez abandonné, on n'y
voit que des rébus et des radotages :
quelques mauvais logogryphes, des
annonces mille fois répétées, des let-
tres d'un sieur Pascal, qui se ^dit
maître de langues, mais qui ne l'est
pas, à coup sûr, de la langue fran-
çaise, et d'autres pareilles sottises le
148 CORRESPON'DÂXCE
remplissent tour à tour. N'y auroit-il
pas moyen de faire cesser un abus
aussi criant? et le privilège du sieur
Beaujard(l)sera-t-ildoncéternel?J'ai
quelque crédit dans les bureaux du
contrôle général ; si je pouvois vous
y servir, et, par mon entremise, faire
rentrer dans vos mains un privilège
qui n'eût jamais dû en sortir, je
m'estimerois trop heureux, et je croi-
rois avoir rendu un service éclatant à
mes compatriotes (car je suis Pro-
vençal, afin que vous le sachiez).
J'espère que si nous réussissons,
vous purgerez ce petit ouvrage des
sottises sans nombre dont il est le
tombeau. Vous vous doutez bien que
je comprends dans le nombre les
poésies beaucoup trop fréquentes de
M. R..., qui a l'attention, à la vérité,
de ne mettre que la première lettre
(1) Trois mois après, Caillot félicitait
perfidement le môme Beaujard d'avoir si
bien remplacé « le sieur Mossy >, mais
Beaujard ne répondit pas.
CORRESPOJÎDANCE 149
de son nom, mais qu'on devine sans
peine, pour peu qu'on soit fait à son
misérable genre : le bout d'oreille
paroît de tous côtés.
Un de mes amis qui arrive de Mar-
seille m'a assuré que votre cabinet
littéraire étoit, comme par le passé,
le rendez-vous de la crème des gens
d'esprit de votre ville ; il m'a ajouté
que cette illustre assemblée étoit pré-
sidée dans ce moment-ci par un ma-
gistrat respectable, le père des orphe-
lins, des veuves, et sur-tout des
étrangers; en un mot, Tavocat du
roi G..., qui remplit avec autant de
dignité que d'éclat cette honorable
charge.
De tout temps, monsieur, je me
suis adonné à la littérature : les
jouissances que procure le monde ne
peuvent être comparées à celles qu'é-
prouve un véritable amateur de let-
tres. Je viens de terminer un poëme
dont j'avois depuis longtemps les
matériaux ; les dernières nouvelles
13.
150 CORRESPONDANCE
du Caire me permettent de le mettre
au jour ; il est intitulé : La Conquête
de la Basse-Egypte, par le capitaine
Pacha. Vous serez surtout satisfait
de l'épisode des Pyramides, monu-
ment éternel de la grandeur des an-
ciens, à laquelle nous n'atteindrons
jamais ; vous serez aussi frappé du
récit de la mort de Mumt-Bey et du
discours que je lui fais prononcer à
cet instant fatal. J'ai jeté les yeux sur
vous, mon cher monsieur, pour la
publication de cet important ouvrage ;
la beauté de ceux qui sont sortis de
vos presses m'a décidé : oui, la typo-
graphie doit s'honorer d'avoir des
artistes comme vous. Je vais vous
parler confidemment : je me serois
bien adressé à Didot; mais, de vous
à moi, qu'est-ce qui fait la beauté de
ses ouvrages? le papier, le papier,
LE PAPIER (1) ! je crois que vous pen-
(1) Celui de rimprimerie Mossy était dé-
testable. D'où la malice.
CORRESPONDANCE 151
serez de même ; en conséquence, je
vais mettre au net mon ouvrage.
Mandez-moi par quelle voie il faut
que je vous l'envoie, et quel censeur
je puis demander à Marseille ; il aura
environ vingt feuilles in-S^, ce qui
fera un volume raisonnable. Si votre
réponse tardoit plus de quinze jours,
je me croirois autorisé à vous en-
voyer mon manuscrit ; je vous en
préviens.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Cail-
LOT-DUVAL.
P. S. Mon nom, quoiqu'assez
connu, j'ose le dire, dans la littéra-
ture allemande^ ne l'est pas encore
beaucoup dans la littérature fran-
çaise, car l'ouvrage que j'annonce est
le premier que je mets au jour ; jeme
flatte pourtant que vous n'en serez
pas mécontent, et qu'il ne fera pas
honte à votre imprimerie, dont il est
sorti tant de chef-d'œuvres. J'espère
que vous voudrez bien ne pas ébrui-
ter cette lettre : elle pourroit parve-
1 52 CORRESPONDANCE
nir à M. Beaujard (1) qui feroit son
possible pour mettre obstacle à l'en-
vie que j'ai de vous être utile, soit
pour le recouvrement du privilège du
journal, s'il est encore à votre con-
venance, soit pour tout autre chose,
si vous avez renoncé à cet article-là.
Je vais m'occuper du second vo-
lume du même ouvrage, qui sera la
Conquête de la Haute-Egypte, dont je
ne doute pas que mon héros ne se
rende bientôt maître.
Réponse.
Marseille, le 7 novembre 1786.
J'ai reçu, monsieur, la flatteuse
lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire, en date du 26 du mois
(1) C'était le rédacteur du journal de
Marseille. V. pages 146, 147.
CORRESPONDANCE 153
passé : je suis très-sensible h Tintérêt
que vous voulez bien prendre à mes
succès, et à l'envie que vous auriez
de les augmenter. Il ne m'appartient
pas de dire mon sentiment sur la
valeur actuelle du journal de Mar-
seille : quoique je n'aye pas renoncé
au projet de le ravoir, le ménage-
ment que je dois garder vis-à-vis
certaines personnes, touchées de
commisération pour l'auteur actuel
de ce journal, me font garder le
silence ; et d'ailleurs c'est un objet
si mince par lui-même, qu'il est
incapable de donner un pain à son
rédacteur, ainsi cela fait un fort petit
sacrifice.
Venons actuellement au point prin-
cipal, qui est la préférence dont vous
voulez bien m'honorer, en me don-
nant à imprimer votre poëme nou-
veau de la conquête de la Basse-
Egypte ; cette marque d'affection de
votre part m'est extrêmement gra-
cieuse, et vous pouvez être assuré
154 CORRESPONDANCE
que je serai toujours très-disposé à
entrer dans vos vues.
Cependant, comme votre intention
seroit peut-être de me faire passer
votre manuscrit par la voie dispen-
dieuse de la poste, je vais vous don-
ner un moyen plus économique de
me le faire parvenir.
Il est sûr que vous avez à Nancy
des libraires qui ont des correspon-
dances à Paris, chez M. Delalain le
jeune, rue St-Jacques, qui m'expédie
tous les 15 jours, et qui est à même
de les recevoir de suite, n'étant éloi-
gné que de soixante lieues : veuillez
m'adresser votre poëme sous son pli.
Je suis bien aise d'ailleurs de vous
informer que je ne pourrai guères
commencer votre ouvrage qu'en fé-
vrier prochain, ayant actuellement
sous presse (1) un ouvrage de très-
(1) Grisé par la comparaison de sa mau-
vaise imprimerie à celle de Didot, Mossy
annonce comme nouveauté purement Mar-
seillaise la longue paraphrase d'un Die-
CORRESPONDANCE 155
grande conséquence ; c'est un diction-
naire critique de la langue française,
qui renfermera tout ce qu'on peut
dire sur cette langue, aujourd'hui si
générale. Il renfermera la vraie pro-
nonciation de chaque mot, sa proso-
die, sa valeur, ses différentes accep-
tions, ses vraies significations, ses
nuances, ses synonymes; enfin, il
sera enrichi de remarques gramma-
ticales, et renfermera des critiques
raisonnées; tous nos meilleurs au-
teurs y sont passés en revue : enfin,
je pense que ce sera un ouvrage qui
fera sûrement la plus grande sensa-
tion parmi les savans, et sera très-
utile aux étrangers; il aura trois
grands volumes in-4o.
Ce qui doit nous faire plaisir, c'est
que ce sera un Marseillais qui sera le
restaurateur de la langue française :
la Provence aura produit en même
tioDnaire Grammatical déjà publié à Paris
en 1768 et 1786, et en 1761 à Avignon.
156 CORRESPONDANCE
temps un grand homme de guerre
(M. de Suffren) et un grand littéra-
teur (M. l'abbé Feraud).
Voilà, monsieur, une assez longue
lettre : je vous prie d'excuser mon
bavardage.
J'ai l'honneur d'être, etc. — Mossy.
TABLE
DES NOMS DE PERSONNES
CITÉS DANS LA CORRESPONDANCE
Pages
Aubert (l'abbé), journaliste, sa pré-
tendue réponse à Caillot-Duval,
reproduite dans notre édition de
4864, d'après le feuilleton de Paul
Lacroix (Journal Le Pays, 6 mai
1855) 13
Aubert, organiste 129
Beaujard(Beaugeard),journaliste.l48, 152
Berthelemot, confiseur 134
Boisgelin (marquis de), voir ci-aprés.
— V. p 18
Boisgelin (chevalier de). Une étroite
amitié liait le chevalier de Boisgelin
et le comte Fortia de Piles. Ce der-
nier était lieutenant en 2" au régi-
14
158 TABLE
ment du Roi depuis le 4 mai 1783 ;
il était arrivé au corps en 1776.
P. M. L. Boisgelin de Kerdu, moins
ancien, était sous-lieutenant du
9 mai 1784. Promu capitaine au 105^
le 1" avril 1791, il avait émigré, se
trouvait en 1793 avec le même grade
au régiment du Royal Louis dans
Toulon assiégé, et il y fut blessé.
Après les campagnes de Corse et
de Quiberon (1794-1795) il resta à la
demi-paye anglaise et fut retraité
en 1808 comme lieutenant-colonel ;
la pension de ce grade (1.486 francs)
lui fut liquidée en France le 17 août
1816. M. le marquis de Boisgelin,
qui habite Aix-en-Provence, a bien
voulu nous adresser une notice
substantielle qui complète les ren-
seignements donnés par la Biogra-
phie Michaud. Nous regrettons vive-
ment que le cadre limité de cette
publication n'en permette pas ici
l'insertion 2, 7, 8 157
Breteuil (baron de) 26
BuÛon (son édition dont la date n'est
pas citée est celle de 1769. V. Ka-
bardinski) 55
Gaillot-Duval,nom supposé. (V.l'avant-
propos 2 à 9
Chaumont, perruquier 125
TABLE 159
Delalain, libraire 154
Delaunay (Mme), entremetteuse 99
Didot, imprimeur. 150
Féraud J'abbè) 156
Fortia de Piles... 2, 6, 7, 8, 75, 133 157
Fortia d'Urban 7
Grimod de la Reynière 12
Kabarda, Kabardie, pays du Caucase,
44, 90. \^ Kabardinski.
KabardinsKi, prince, nom suppoat,
BufFon, cité pour le faire prendre
au sérieux, parle en efiFet (éd. de 1769
T. 5, p. 20) de trois cents superbes
guerriers à cheval venant de Ka-
barda au service de la Russie. « Ce
sont les Kabardinski » dit-il. Mais
ils sont trois cents, ce qui fait
supposer un nom de Tribu 21 à 99
Lacroix (Paul) 13, 18 à 22
La Roche (Texier de), officier.. 111, 114
Le Cat, procureur 75
Lefort, professeur de musique 117
Lheureux de Chanteloup, ornitholo-
gue 122
Mossy, imprimeur 147
Rétif de la Bretonne 75
Sainville (Mlle), V. Saulnier 21
Saulnier ainèe 3, 26 à 73
Saulnier cadette, de l'Opéra, idem.
(En 1786, elle transporta son do-
micile de la rue de la Lune au
160
TABLB
Marais, rue Portefoin ; en 1793,
rue de Bondy, 22)
Siville (Mlle), V. Saulnier 22
Soudé, bottier 108
Urlon, lieut. de police 143
ACHEVE D IMPRIMER
le 3 Mai igoi
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H. DARAGON, Libraire
<^
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La Bibliothèque
Université d'Ottawa
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The Library
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